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Full text of "Le roman de Tristan et Iseut. Renouvelé par Joseph Bédier, préf. de Gaston Paris"

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MRS.  HAROLD  HUNTER 


LE    ROMAN 

DE 

TRISTAN  ET  ISEUT 


PAB1S 

IMPRIMERIE      DE     J.      DUMOULIN 

5,  rue  des  Grands-Augustins,  5 


LE    ROMAN 


DE 


TRISTAN  ET  ISEUT 

RENOUVELÉ 

PAR 

JOSEPH    BÉDIER 

PRÉFACE  DE  GASTON  PARIS 


OUVRAGE    COURONNÉ    PAR    L  ACADEMIE    FRANÇAISE 
VINGT-QUATRIÈME     ÉDITION 


PARIS 
H.    PIAZZA    ET    Cie,    ÉDITEURS 

19,   RUE    IfONAPAUTE,    19 


\£4  2-> 


Tous  droits  de  reproduction  et  de  traduction 
réservés. 


JAN5    1965 

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MON    CHER    DU    TERTRE 


DOMMAGE     FILIAL 


JOSEPH     BEDIER 


Ge  travail  de  reconstitution  de  la  célèbre 
légende  française,  d'après  les  fragments 
conservés  des  poèmes  français  du  douzième 
siècle  et  leurs  imitations  étrangères,  a  été 
entrepris  par  M.  J.  Bédier,  sur  l'initiative 
de  MM.  Piazza  et  Cie  d'Édition  d'Art),  et 
publié  par  eux.  pour  la  première  fois, 
dans  un  volume  de  grand  luxe,  le  Roman 
tle  Tristan  et  Iseut. 

Ce  superbe  ouvrage  de  bibliophile,  tiré 
à  nombre  limité  d'exemplaires,  est  illustre 
d'environ  cent  cinquante  compositions  en 
couleur  exécutées  par  Robert  Engels. 

La  présente  édition,  définitivement  revue 
et  complétée  par  l'auteur,  contient  plu- 
sieurs chapitres  nouveaux. 

LES  EDITH I  lis. 


I 


PRÉFACE 

J'ai  le  plaisir  de  présenter  aux  lecteurs  le 
plus  récent  des  poèmes  que  l'admirable  légende 
de  Tristan  et  Iseut  a  fait  naître.  C'est  bien 
un  poème,  en  effet,  quoiqu'il  soit  écrit  en  belle 
et  simple  prose.  M.  J.  Bédier  est  le  digne  conti- 
nuateur des  vieux  trouveurs  qui  ont  essayé 
de  transvaser  dans  le  cristal  léger  de  notre 
langue  l'enivrant  breuvage  oh  les  amants  de 
Cornouailles  goûtèrent  jadis  l'amour  et  la  mort. 
Pour  redire  la  merveilleuse  histoire  de  leur 
enchantement,  de  leurs  joies,  de  leurs  peines 
et  de  leur  mort,  telle  que,  sortie  des  profon- 
deurs du  rêve  celtique,  elle  ravit  et  troubla 
Vàme  des  Français  du  douzième  siècle,  il  s'est 
refait,  à  force  d'imagination  sympathique  et 
d'érudition  patiente,  cette  âme  elle-même,  en- 
core à  peine  débrouillée,  toute  neuve  à  ces 
émotions  inconnues,  se  laissant  envahir  par 
elles  sans  songer  à  les  analyser,  et  adaptant, 


h  PREFACE 

sans  y  parvenir  complètement,  le  conte  qui  la 
charmait  aux  conditions  de  son  existence  ae 
coutumée.  S'il  nous  était  parvenu  delà  légend 
une  rédaction  française  complète,  M.  Bédiei 
pour  faire  connaître  cette  légende  aux  lecteurs 
contemporains,  se  serait  borné  à  en  donner  une 
traduction  fidèle.  La  destinée  singulière  qui  a 
voulu  qu'elle  ne  nous  parvînt  que  dans  des 
fragments  épars  l'a  obligé  à  prendre  un  rôle 
plus  actif,  pour  lequel  il  ne  suffisait  plus  d'être 
un  savant,  pour  lequel  il  fallait  être  un  poêle. 
Des  romans  de  Tristan  dont  nous  connaissons 
l'existence,  et  qui  fous  devaient  être,  de  grand-: 
étendue,  ceux  de  Chrétien  de  Troyes  et  de  L" 
Chèvre  o/d  péri  tout  entiers:  de  celui  de  lieront, 
il  nous  reste  environ  trois  mille  vers,   autant 
de   celui    de    Thomas:  d'un    autre    anonyme 
quin:e  cents  vers.  Puis  ce  sont  des  traductions 
étrangères,  dont  trois  nous  rendent  asse:  corn 
plèlemenf  pour   le  fond,   mais    non  pour   la 
forme,    l'œuvre  de    Thomas,    dont    une    /tous 
représente  un  poème  fort  semblable  à  celui  de 
Héron/  :  des  <illusions  parfois  1res  précieuses  ; 
de  petits  poèmes  épisodiques,  et  enfin  Cindi 


PREFACE  7 

geste  roman  en  prose  où  se  sont  conservés,  au 
milieu  d'un  Jatras  sans  cesse  grossi  par  les 
rédacteurs  successifs,  quelques  débris  de  vieux 
poèmes  perdus.  Que  faire  en  présence  de  cet 
amas  de  décombres ,  si  l'on  veut  restaurer  un 
des  édifices  écroulés'/  Il  y  avait  deux  partis 
à  prendre  :  s'attacher  à  Thomas,  ou  s'attacher 
à   Béroul.  Le  premier  parti  avait  l'avantage 
d'aboutir    sûrement,    grâce    aux    traductions 
étrangères,  à  la  restitution  d'un  récit  complet 
et   homogène.    Il   avait    l'inconvénient   de  ne 
restituer  que  le  moins  ancien  des  poèmes  sur 
Tristan,    celui  dans  lequel    le    vieil   élément 
barbare  a  été  le  plus  complètement  assimilé  à 
l'esprit  et  aux  œuvres  de  la  société  chevale- 
resque anglo-française.  M.  Bédier  a  préféré  le 
second  parti,    beaucoup  plus  difficile  et  par 
cela  même  plus  tentant  pour  son  art  et  pour 
son  savoir,   et  plus  convenable  aussi  au  but 
qu'il  se   proposait    :  faire   revivre  pour   les 
hommes  de  nos  jours  la   légende  de  Tristan 
sous  Informe  la  plus  ancienne  qu'elle  ait  prise, 
ou  du  moins  que  nous  puissions  atteindre,  en 
France.    Il   a   donc   commencé  par   traduire 


8  PREFACE 

aussi  fidèlement  qu'il  l'a  pu  le  fragment  de 
Béroul  qui  nous  est  parvenu,  et  qui  occupe 
à  peu  près  le  centre  du  récit.  S'élant  ainsi 
bien  pénétré  de  l'esprit  du  vieux  conteur, 
s'étanl  assimilé  sa  façon  naïve  de  sentir,  sa 
façon  simple  de  penser,  jusqu'à  l'embarras 
parfois  enfantin  de  son  exposition  cl  la  grâce 
un  peu  gauche  de  son  style,  il  a  refait  à  ce 
tronc  une  tète  et  des  membres,  non  pas  par 
une  juxtaposition  mécanique,  mais  par  une 
sorte  de  régénération  organique,  telle  que  nous 
la  présentent  ces  animaux  qui,  mutilés,  se 
complètent  par  leur  force  intime  sur  le  plan 
de  leur  forme  parfaite. 

Ces  régénérations  réussissent,  on  le  sait, 
d'aillant  mieux  que  l'organisme  est,  moins 
arrêté  et  moins  développé.  C'était  bien  le 
cas  pour  Béroul.  Il  s'assimilait  lui-même  des 
cléments  de  toute  provenance,  parfois  assez 
disparates,  et  dont  la  disparité  ne  le  choquait 
ni  ne  le  gênait,  d'autant  plus  qu'il  leur  faisait 
souvent  subir  une  sorte  d'accommodation  qui 
suffisait  à  leur  donner  une  homogénéité  super- 
ficielle. Le  lié  roui  moderne  a  donc  pu  procéder 


PREFACE 


de  même,  sauf  à  y  mettre  plus  de  choix  et  de 
goût.  Dans  le  fragment  anonyme  qui  fait  suite 
au  fragment  de  Béroul,  dans  la  traduction 
allemande  d'un  poème  voisin  de  celui  de 
Béroul,  dans  Thomas  et  ses  traducteurs,  dans 
les  allusions  et  les  poèmes  épisodiques,  dans  le 
roman  en  prose  lui-même,  il  a  pris  de  quoi 
refaire  au  morceau  conservé  un  commence- 
ment, une  suite  et  une  fin,  en  cherchant  tou- 
jours, entre  les  multiples  variantes  du  conte, 
celle  qui  convenait  le  mieux  à  l'esprit  et  au  ton 
du  fragment  authentique.  Puis,  —  et  c'est  là 
l'effort  le  plus  ingénieux  et  le  plus  délicat  de 
son  art,  —  il  a  essayé  de  donner  à  tous  ces 
morceaux  épars  la  forme  et  la  couleur  que  leur 
aurcdl  données  Béroul.  Je  ne  jurerais  pas  qu'il 
n'a  pas  écrit  tout  le  poème  en  vers  aussi  sem- 
blables que  possible  à  ceux  de  Béroul,  pour 
les  traduire  ensuite  en  français  moderne  avec 
autant  de  soin  qu'il  avait  fait  pour  les  trois 
mille  vers  conservés.  Si  le  vieux  poète  revenait 
aujourd'hui,  et  qu'il  s'enquil  de  ce  qu'est  deve- 
nue son  œuvre,  il  serait  émerveillé  de  voir  avec 
quelle  piété,  quelle  intelligence,  quel  travail  et 

1. 


10  PRÉFACE 

quel  succès  elle  a  été  retirée  du  fond  de  Vabîme 
sur  lequel  un  seul  débris  surnageait,  et  remise 
à  Jlot,  plus  complète  même  sans  doute,  plus 
brillante  et  plus  alerte  qu'il  ne  l'avait  lancée 
jadis. 

C'est  donc  un  poème  français  du  milieu  du 
douzième  siècle,  mais  composé  à  la  fin  du  dix 
neuvième,  que  contient  le  livre  de  M.  Bédier. 
C'est  bien  ainsi  qu'il  convenait  de  présenter 
au.r  lecteurs  modernes  l'histoire  de  Tristan  cl 
d'Iseut,  puisque  c'est  en  prenant  le  costume 
français  du  douzième  siècle  qu'elle  s'est  em- 
parée jadis  de  toutes  les  imaginations,  puisque 
foules  les  formes  qu'elle  a  revêtues  depuis 
remontent  à  cette  première  forme  française, 
puisque  nous  voyons  forcément  Tristan  sous 
l'armure  d'un  chevalier  et  Iseut  dans  la  touque 
robe  droite  des  statues  de  nos  cathédrales. 
Mais  ce  costume  français  et  chevaleresque  n'est 
pas  le  costume  primitif;  il  n'appartient  pas 
plus  à  nos  héros  qu'à  ceux  de  la  Grèce  et  de 
Home  que  h'  moyen  âge  en  affublait  au  même 
temps.  On  s'en  aperçoit  à  plus  d'un  trait  con  - 
serve  pur  les  adaptateurs.  Béroul,  notamment, 


PREFAt    I  11 

qui  s' applaudit  d avoir  efface  quelques  vestiges 
de  la  barbarie  primitive,  en  a  laissé  subsister 
bien  d'autres;  Thomas  lui-même,  plus  soigneux 
observateur  des  règles  de  la  courtoisie,  ne 
basse  pas  de  nous  ouvrir  çà  et  là  d'étranges 
perspectives  sur  le  véritable  caractère  de  ses 
héros  et  du  milieu  où  ils  se  meuvent.  En  com- 
binant  les  indications  souvent  bien  fugitives 
des  conteurs  français,  on  arrive  à  entrevoir  ce 
qu'a  pu  être  chez  les  Celles  cp  poème  sauvage, 
tout  entier  bercé  par  la  mer  et  enveloppé  dans 
la  forêt,  dont  le  héros,  demi-dieu  plutôt 
qu'homme,  était  présenté  comme  le  maître 
ou  même  l'inventeur  de  tous  les  arts  barbares, 
tueur  de  cerfs  et  de  sangliers,  savant  dépeceur 
de  gibier,  lutteur  et  sauteur  incomparable, 
navigateur  audacieux,  habile  entre  tous  à  faire 
vibrer  la  harpe  et  la  rote,  sachant  imiter 
jusqu'à  l'illusion  le  chant  de  tous  les  oiseaux, 
et  avec  cela,  naturellement,  invincible  dans  les 
combats,  dompteur  de  monstres,  protecteur  de 
ses  fidèles,  impitoyable  à  ses  ennemis,  vira  ni 
dune  vie  presque  surhumaine,  objet  constant 
d'admiration,   de  dévouement  et  d'envie.   Ce 


12  PREFACE 

type  s'est  jormé  à  coup  sûr  très  ancienne- 
ment dans  le  monde  celtique  :  il  était  tout 
indiqué  qu'il  se  complétât  par  Vamour.  Je 
n'ai  pas  à  redire  ici  quel  est  dans  la  légende 
de  Tristan  et  Iseut  le  caractère  de  la  pas- 
sion qui  les  enchaîne,  et  ce  qui  fait  de  celte 
légende,  dans  ses  jormes  diverses,  l'incom- 
parable épopée  de  l'amour.  Je  rappellerai 
seulement  que  l'idée  de  symboliser  l'amour 
involontaire,  irrésistible  et  éternel  par  ce 
breuvage  dont  l'action  —  et  c'est  en  quoi  il 
diffère  des  philtres  vulgaires  —  se  prolonge 
pendant  toute  la  vie  et  persiste  même  après 
la  mort,  que  cette  idée,  qui  donne  à  l'his- 
toire des  amants  son  caractère  fatal  et  mys- 
térieux, a  évidemment  son  origine  dans  les 
pratiques  de  la  vieille  magie  celtique.  Je  ne 
veux  pas  non  plus  insister  sur  les  traits  de 
mœurs  et  de  sentiments  barbares  que  j'<d 
indiqués  tout  à  l'heure,  et  qui  font  à  chaque 
instant  un  effet  si  singulier  et  si  puissant 
dans  le  tranquille  récit  des  conteurs  français. 
M.  Bédier,  naturellement,  les  a  recueillis  avec 
prédilection  en  faisant,  pour  compléter  l'œu- 


PRÉFACE  13 

vre  de  BérouL  son  travail  d'industrieuse  mo- 
saïque. Les  lecteurs  les  remarqueront  sans 
peine,  et  sentiront  combien  V histoire  que  nos 
poètes  français  du  douzième  siècle  racontaient 
à  leurs  contemporains  était  étrangère  au 
milieu  dans  lequel  ils  la  propageaient  et  avec 
lequel  ils  s'efforçaient  en  vain  de  la  faire 
cadrer. 

Ce  qui  les  attirail,  dans  l'histoire  de  Tris- 
tan et  d'Iseut,  ce  qui  les  poussait  à  entre- 
prendre de  la  faire  entrer,  malgré  toutes 
les  difficultés  et  les  obscurités  quelle  leur 
présentait,  dans  la  forme  déjà  consacrée  des 
poèmes  en  vers  octosyllabiques,  ce  qui  fit 
en  effet  le  succès  de  leur  entreprise  et  valut 
à  cette  histoire,  dès  quelle  fui  connue  du 
monde  romano-germanique,  une  popularité 
sans  précédent,  c'est  l'esprit  qui  l'anime  d'un 
bout  à  l'autre,  qui  circule  dans  tous  ses  épi- 
sodes comme  le  «  boire  amoureux  »  dans  les 
veines  des  deux  héros  :  l'idée  de  la  fatalité  de 
l'amour,  qui  rélève  au-dessus  de  toutes  les 
lois.  Incarnée  dans  deux  êtres  d'exception, 
cette  idée,  qui  répond  au  sentiment  secret  de 


14  PRÉFACE 

tant  d'hommes  cl  de  tarif  de  femmes,  s'est 
d'autant  mieux  emparée  des  cœurs  quelle  est, 
Ici,  purifiée  par  la  souffrance  et  comme  con- 
sacrée par  la  mort.  Au  milieu  de  la  fragilité 
ordinaire  des  affections  humaines,  des  décep- 
tions renouvelées  que  suint  l'illusion  toujours 
changeante,  le  couple  de  Tristan  et  d'Iseut, 
rivé  des  l'abord  d'un  lien  mystérieusement 
indissoluble,  battu  par  tous  les  orages  et  y 
résistant,  essayant  vainement  de  se  déprendre 
et  finalement  emporté  dans  un  dernier  et 
éternel  embrassement,  apparaissait  et  apparaît 
encore  comme  une  des  formes  de  cet  idéal  que 
l'homme  ne  se  lasse  pas  défaire  planer  au- 
dessus  du  réel  et  dont  les  aspects  multiples  et 
opposés  ne  sont  que  des  manifesta  lions 
diverses  de  son  aspiration  obstinée  vers  le 
bonheur.  Si  celte  forme  est  une  des  plus 
séduisantes  et  des  plus  émouvantes,  elle  est 
aussi  une  des  plus  dangereuses  :  l'histoire 
de  Tristan  et  d'Iseut  a  versé  jadis,  on  n'en 
saurait  douter,  dans  plus  d'une  ('une  un  poi 
son  f  subtil,  et  aujourd'hui  encore,  préparé 
par  le  magicien    moderne   <pii   y    a  joint  la 


PREFACE  15 

puissance  de  ^incantation  musicale,  le  breu- 
vage d'amour  a  certainement  troublé,  peut- 
être  égaré  plus  d'un  cœur.  Mais  il  n'y  a  pas 
d'idéal  dont  le  charme  n'ait  son  péril,  et 
pourtant  on  ne  saurait  priver  la  vie  d'idéal 
sans  la  condamner  à  la  platitude  ou  au  morne 
désespoir.  Il  faut  savoir,  quand  on  passe 
devant  les  grottes  des  Sirènes,  se  tenir  ferme- 
ment attaché  au  mât,  sans  renoncer  à  entendre 
la  divine  mélodie  qui  fait  entrevoir  aux  mortels 
des  félicités  surhumaines . 

Au  reste,  si  tout  l'allrail  du  vieil. r  poènu 
subsiste  dans  le  «  renouvellement  »  qu'on  va 
lire,  le  danger  qu'il  pouvait  présenter  pour  les 
contemporains  de  Héron!  y  est  singulièrement 
atténué  pour  les  nôtres.  Les  passions  sont 
d'autant  plus  contagieuses  pour  les  âmes 
qu'elles  se  présentent  dans  des  âmes  sembla- 
bles :  lorsqu'il  s'agit  d'âmes  lointaines  et  très 
différentes,  sinon  dans  leur  fond,  au  moins 
dans  les  conditions  extérieures  de  leur  activité. 
les  passions  gardent  toute  leur  grandeur  et 
leur  beauté,  mais  perdent  beaucoup  de  leur 
force    suggestive.    Le    Tristan    et    l'Iseut    de 


16  PRÉFACE 

Béroul,  ressuscites  par  M.  Bédier  arec  leurs 
costumes  et  leurs  allures  d'autrefois,  arec  leurs 
façons  de  vivre,  de  sentir  et  de  parler  moitié 
barbares,  moitié  médiévales,  seront  pour  les 
lecteurs  modernes  comme  les  personnages 
d'un  vieux  vitrail,  aux  gestes  raides,  aux 
expressions  naïves,  aux  physionomies  énigma- 
tiques.  Mais  derrière  cette  image,  marquée  de 
Vempreinle  spéciale  d'une  époque,  on  voit, 
comme  le  soleil  derrière  le  vitrail,  resplendir 
la  passion,  toujours  identique  à  elle-même,  qui 
l'illumine  et  la  fait  flamboyer  tout  entière.  Un 
éternel  sujet  des  méditations  de  la  pensée  et 
des  troubles  du  cœur,  représenté  par  des 
figures  dont  l'archaïsme  même  fait  l'intérêt, 
voilà  tout  le  poème  du  renouveleur  de  Béroul. 
Il  y  a  là  déjà  de  quoi  charmer  les  lecteurs 
curieux  à  la  fois  d'histoire  et  de  poésie.  Mais 
ce  que  je  n'ai  pu  dire,  ce  qu'on  découvrira 
avec  ravissement  à  la  lecture  de  celle  œuvre 
antique,  c'est  le  charme  des  détails,  la  mysté- 
rieuse et  mythique  beauté  de  certains  épisodes, 
l'heureuse  invention  d'autres  plus  modernes, 
l'imprévu    des    situations    et  des    sentiments, 


PREFACE  17 

tout  ce  qui  fait  de  ce  poème  un  mélange  unique 
de  vétusté  immémoriale  et  de  fraîcheur  tou- 
jours nouvelle,  de  mélancolie  celtique  et  de 
grâce  française,  de  naturalisme  puissant  et  de 
fine  psychologie.  Je  ne  doute  pas  qu'il  ne  re- 
trouve auprès  de  nos  contemporains  le  succès 
qu'il  a  obtenu  auprès  de  nos  aïeux  du 
temps  des  croisades.  Il  appartient  vraiment 
à  cette  «  littérature  du  monde  »  dont  parlait 
Gœthe;  il  en  avait  disparu  par  une  mauvaise 
fortune  imméritée  :  il  faut  savoir  un  gré 
infini  ù  M.  Joseph  Bédier  de  l'y  avoir  fait 
rentrer. 

GASTON  PARIS. 


NOTE  ADDITIONNELLE 

Comme  M.  G.  Paris  Va  trop  bienveillamment  exposé, 
fai  tâché  d'éviter  tout  mélange  de  Vancien  et  du  mo- 
derne. Écarter  les  disparates,  les  anachronismes,  le 
clinquant,  vérifier  le  vetusta  scribenti  nescio  quo 
pacto  antiquus  fit  animus,  obtenir  sur  soi-même,  à 
force  de  sympathie  historique  et  critique,  de  ne  jamais 
mêler  nos  conceptions  modernes  aux  antiques  formes 
de  penser  et  de  sentir,  tel  a  été  mon  dessein,  mon 
effort,  et  sans  doute,   hélas!  ma  chimère.   Mais  mon 


18  PREFACE 

texte  est  très  composite,  et  si  je  voulais  indiquer  mes 
sources  par  le  menu,  il  me  faudrait  mettre  au  bas  des 
pages  de  ce  petit  livre  autant  de  notes  que  Becq  de 
Fouquières  en  a  attaché  aux  poésies  d'André  Chénier. 
Je  dois  du  moins  au  lecteur  ces  indications  très  géné- 
rales. Les  fragments  conservés  des  anciens  poèmes 
français  ont  été,  pour  la  plupart,  publiés  par  Fran- 
cisque  Michel  :  Tristan,  recueil  de  ce  qui  reste  des 
poèmes  relatifs  à  ses  aventures  (Paris,  Techener,  1835- 
1839  x).  Le  chapitre  i  de  notre  roman  (les  Knfances)  est 
fortement  abrégé  des  divers  poèmes,  mais  principale- 
ment de  Thomas,  représenté  par  ses  remanieurs  étran- 
gers. —  Les  chapitres  u  et  ni  sont  traités  d'après 
Eilliarl  d'Obcrg  (édit.  Lichtenstein,  Strasbourg,  IS78). 
—  Le  chapitre  iv  (le  Philtre),  d'après  l'ensemble  de 
la  tradition,  surtout  d'après  Eilhart.  Quelques  traits 
sont  pris  à  Gotffricd  de  Strasbourg  (édit.  W.  Golther, 
Berlin  et  Stuttgart,  J8S8).  —  Chapitre  x  (Brangien), 
d'après  Eilhart.  — Chapitre  \i  (Le  Grand  Pin).  Au 
milieu  de  ce  chapitre,  à  l'arrivée  d'Iseut  an  rendez- 
vous  sous  le  pin,  commence  le  fragment  de  Béroul,  que 
nous  suivons  fidèlement  aux  chapitres  vu,  vin,  ix.  x, 
xi,  en  l'interprétant  çà  et  là  par  le  poème  d'Eilhart  et 


1.  J'indique  ici  ces  éditions  plus  récentes,  qui  l'ont  par- 
tie des  publications  de  la  Société  des  anciens  textes  fran- 
çais (Paris,  Didot):  1.  Le  Roman  de  Tristan,  par  Béroul, 
publié  par  Ernest  Muret,  1  vol.  in-8",  1904.  —  '2.  Le  Roman 
de  Tristan,  par  Thomas,  trouvère  anglo-normand  du 
douzième  siècle,  publié  par  Joseph  Bédier,  2  vol.  in- 8°, 
19015  et  190.").  —  3.  Les  deux  j)oémes  de  Ti  istan  fou, 
publiés  par  Joseph  Bédier,  1  vol.  in-S\  1908. 


PREFACE  T.) 

par  différentes  données  traditionnelles.  —  Chapitre  xu 
(le  Jugement  par  le  fer  rouge).  Résumé  très  libre  du 
fragment  anonyme  qui  suit  le  fragment  de  Béroul.  — 
Chapitre  xm  (la  Voix  du  Rossignol).  Inséré  dans 
Testoire  d'après  un  poème  didactique  du  treizième 
siècle,  le  Domnei  des  Amanz.  —  Chapitre  \iv  [le 
Grelot).  Tiré  de  Gottfried  de  Strasbourg.  —  Cha- 
pitres xv-xvii.  Les  épisodes  de  Cariado  et  de  Tristan 
lépreux  sont  empruntés  à  Thomas;  le  reste  est  traité, 
en  général,  d'après  Eilhart.  —  Chapitre  xvui  (Tris- 
tan fou).  Remaniement  d'un  petit  poème  français, 
épisodique  et  indépendant.  —  Chapitre  xix  (la  Mort). 
Traduit  de  Thomas  ;  des  épisodes  sont  empruntés 
à  Eilhart  et  au  roman  en  prose  française  contenu 
dans  le  manuscrit  103  de  la  Bibliothèque  nationale. 

J.  13. 


LE  ROMAN 

DE 

TRISTAN    ET    ISEUT 


i 

LES  ENFANCES  DE  TRISTAN 

Du  wa>rest  zwâre  baz  gênant  : 
Juvente  bêle  et  la  riant  ! 

(Gottfried  de  Strasbourg 

I. 
Seigneurs,    vous    plaît  il    d'entendre    un 

beau  conte"  d'amour  et  de  mort!'  C'est  de 
Tristan  et  d'Iseut  la  reine.  Ecoutez  com- 
ment  à  grand  joie,  a  grand  deuil  ils  s'ai- 
mèrent, puis  en  moururent  un  même  jour, 
lui  par  elle,  elle  par  lui. 


Aux  temps  anciens,  le  roi  Marc  régnait 
en  Cornouailles.  Ayant  appris  que  ses  enne- 


22  LES    ENFANCES    DE    TRISTAN 

mis  le  guerroyaient,  Rivalen,  roi  «le  Loon- 
nois,  franchit  la  mer  pour  lui  porter  son 
aide.  Il  le  servit  par  Tepée  et  par  le  conseil, 
comme  eût  fait  un  vassal,  si  fidèlement  que 
Mare  lui  donna  en  récompense  la  belle 
Blanchefleur,  sa  sa^ur,  que  le  roi  Rivalen 
aimait  d'un  merveilleux  amour. 

Il  la  prif  a  femme  au  moulier  de  Tiu- 
tagel.  Mais  à  peine  l'eut-il  épousée,  la  nou- 
velle lui  vinl  que  son  ancien  ennemi,  le 
due  Morgan,  s'étant  abattu  sur  le  Loon- 
Qois,  ruinait  ses  bourgs,  ses  champs,  ses 
villes.  Rivalen   équipa  ses  nefs  bâti  veinent, 

et   emporta    Blanchefleun   qui   se    trouvait 

i 
grosse,    vers    sa    terre   lointaine.  11  atterrit 

devant  son  château  de  Kanoël,  confia  la 
reine  à  la  sauvegarde  de  son  maréchal 
liohalt.  Koliall  que  tous,  pour  sa  loyauté, 
appelaient  d'un  beau  nom.  Koliall  le  Foi- 
Tenant;  puis,  ayant  rassemblé  ses  barons, 
Rivalen  partit  pour  soutenu1  sa  guerre. 

Blanchefleur  l'attendit  longuement.  Hé- 
las! il  ne  devait  pas  revenir.  In  jour,  elle 
apprit    qii<'    le    duc    Morgan    lavait     tué    en 


LES    ENFANCES    DE    TRISTAN  23 

trahison.  Elle  ne  le  pleura  point  :  ni  cris, 
ni  lamentations,  mais  ses  membres  devin 
rent  faibles  et  vains  ;  son  a  me  voulut,  d'un 
fort  désir,  s 'arracher  de  son  corps.   Rohalt 
s'efforçait  de  la  consoler  : 

«  Reine,  disait-il,  on  ne  peut  rien  gagner 
à  mettre  deuil  sur  deuil  ;  tous  ceux  qui  nais- 
sent ne  doivent-ils  pas  mourir?  Que  Dieu 
reçoive  les  morts  et  préserve  les  vivants  ! . . .  » 

Mais  elle  ne  voulait  pas  l'écouter.  Trois 
jours  elle  attendit  de  rejoindre  son  cher 
seigneur.  Au  quatrième  jour,  elle  mit  au 
monde  un  fils,  et,  l'ayant  pris  entre  ses  bras  : 

«  Fils,  lui  dit  elle,  j'ai  longtemps  désiré 
de  te  voir  ;  et  je  vois  la  plus  belle  créature 
(jue  femme  ait  jamais  portée.  Triste  j'ac- 
couche, triste  est  la  première  fêle  que  je  te 
fais,  à  cause  de  toi  j'ai  tristesse  à  mourir. 
Et  comme  ainsi  tu  es  venu  sur  terre  par 
tristesse,  tu  auras  nom  Tristan.  » 

Quand  elle  eut  dit  ces  mots,  elle  le  baisa, 
et,  sitôt  qu'elle  l'eut  baisé,  elle  mourut. 

Rohalt  le  Foi-Tenant  recueillit  l'orphelin. 
Déjà  les  hommes  du  duc  Morgan  envelop- 


2i  LES    ENFANCES    DE    TRISTAN 

paient  le  château  de  Kanoël  :  comment 
Rohalt  aurait  il  pu  soutenir  longtemps  la 
guerre?  On  dit  justement  :  «  Démesure  n'est 
pas  prouesse  »  ;  il  dut  se  rendre  a  la  merci 
du  duc  Morgan.  Mais,  de  crainte  que  Mor- 
gan n'égorgeât  le  fils  de  Rivalen,  le  maré- 
chal le  fit  passer  pour  son  propre  enfant  et 
1  éleva  parmi  ses  fils. 

Apres  sept  ans  accomplis,  lorsque  le 
temps  fut  venu  de  le  reprendre  aux  femmes, 
Hohalt  confia  Tristan  à  un  sage  maître,  le 
bon  écuyer  Gorvenal.  Gorvenal  lui  enseigna 
en  peu  d'années  les  arts  qui  conviennent 
aux  barons.  11  lui  apprit  à  manier  la  lance, 
l'éiiée,  l'écu  et  l'are,  à  lancer  les  disques 
de  pierre,  à  franchir  d'un  bond  les  plus 
larges  fossés  :  il  lui  apprit  à  délester  tout 
mensonge  et  toute  félonie,  à  secourir 
les  faibles,  à  tenir  la  foi  donnée;  il  lui 
apprit  le s  diverses  manières  de  chant,  le 
jeu  de  la  harpe  et  l'art  du  veneur;  et, 
quand  l'enfant  chevauchait  parmi  les  jeunes 
('•( 'ii\i ts,  on  eut  dit  que  son  cheval,  ses 
armes    et    lui     ne    formaient    qu'un     seul 


LES    ENFANCES    DE    TRISTAN  25 

corps   et    n'eussent   jamais    été   séparés.    A 

le  voir  si  noble  et  si  fier,  lame  des  épaules. 

grêle  des  flancs',  fort,  fidèle  et  preux,  tous 

louaient    Rohalt   parce    qu'il    avait    un    tel 

fils.   Mais  Rohalt,  songeant  à  Rivalen  et  à 

r*  v  ■  v.e 
Blanchefleur,  de  qui  revivaient  la  jeunesse 

et  la  grâce,  chérissait  Tristan  comme   son 

fils,  et,  secrètement  le  révérait  comme  son 

seigneur. 


I 
Or,    il   advint  que   toute   sa  joie   lui   fut 

ravie,  au  jour  où  les  marchands  de  Nor- 
vege,  ayant  attire  Tristan  sur  leur  nef, 
1  emportèrent  comme  une  belle  proie,  lan- 
dis  qu'ils  cinglaient  vers  des  terres  incon- 
nues, Tristan  se  débattait,  ainsi  qu'un  jeune 
loup  pris  au  piège.  Mais  c'est  vérité  prou- 
vée, et  tous  les  mariniers  le  savent  :  la 
mer  porte  à  regret  les  nefs  félonnes,  et 
n'aide  pas  aux  rapts  ni  aux  traîtrises.  Elle 
se  souleva  furieuse,  enveloppa  la  néf  de  té- 
nèbres, et  la  chassa  huit  jours  et  huit  nuits 
à  l'aventure.    Enfin,    les    mariniers    aper- 

2 


2G  LES    ENFANCES    DK    TRISTAN 

curent  à  travers  la  brunie  une  cote  hé- 
rissée de  falaises  et  de  récifs,  où  elle  vou- 
lait  briser  leur  carène.  Ils  se  repentirent  : 
connaissant  que  le  courroux  de  la  nier 
venait  de  cet  enfant  ravi  à  la  maie  heure, 
ils  firent  vœu  de  le  délivrer  et  parèrent 
une  barque  pour  le  déposer  au  rivage.  Aus- 
sitôt tombèrent  les  vents  et  les  vagues,   le 

/v  0  i  v.  I 

ciel  brilla,  et,  tandis  que  la  nef  des  Anrvé- 
giens  disparaissait  au  loin,  les  Ilots  calmés 

et  riants  portèrent  la  barque  de  Tristan  sur 

i        îii'  » 

le  sable  d  une  grève. 

A  grand  effort,  il  monta  sur  la  falaise  et 
Ait  qu'au  delà  d'une  lande  vallonnée  et  dé- 
serte, une  forèl  s'étendait  sans  fin.  Il  se 
lamentait,  regrettant  Gorvenal,  Rohall  son 
père,  et  la  terre  de  Loonnois,  quand  le 
bruit   lointain  d'une  chasse  à   cor  et  à  cri 

réjouit  son  cœur.  Au  bord  de  la  foivl,   un 

r  i 
beau  cerf  déboucha.  La  meule  et  les  ve- 
neurs dévalaient  sur  sa  trace  à  grand  bruit 
de  voix  et  de  trompes.  Mais,  comme  les 
fimièrs  se  suspendaient  déjà  par  grappes 
au  cuir  de  son  garrot,  la  bête,  à  quelques 


LES    ENFANCES    DE    TRISTAN  27 

pas  de  Tristan,  fléchit  sur  les  jarrets  et 
rendit  les  'abois.  Un  veneur  la  servit  de 
l'épieu.  Tandis  nue,  rangés  en  cercle,  les 
chasseurs  cornaient  de  prise,  lnstan,  éton- 
né, vit  le  maître-veneur  entailler  largement. 

.  ■  - 
comme  pour  la  trancher,  la  gorge  du  cerf. 

Il  s'écria  : 

«  Que  faites-vous,,  seigneur?  Sied-il  de 
découper  si  noble  bete  comme  un  porc 
égorgé?  Est-ce  donc  la  coutume  de  ce 
pays  ? 

—  Beau  frère,  répondit  le  veneur,  que 
fais-je  là  qui  puisse  te  surprendre  ?  Oui. 
je  détache  d'abord  la  tête  de  ce  cerf, 
puis  je  trancherai  son  corps  en  quatre 
quartiers  que  nous  porterons,  pendus  aux 
arçons  de  nos  selles,  au  roi  Marc,  notre 
seigneur.  Ainsi  faisons-nous  ;  ainsi,  dès 
le  temps  des  plus  anciens  veneurs,  ont 
toujours  fait  les  hommes  de  Cornouailles. 
Si  pourtant  tu  connais  quelque  coutume 
plus  louable,  montre-nous-la  ;  prends  ce 
couteau,  beau  frère  ;  nous  l'apprendrons 
volontiers.    » 


28  LES    ENFANCES    DE    TRISTAN 

Tristan  se  mit  à  genoux  et  dépouilla  le 
cerf  avant  de  le  défaire  :  puis  il  dépeça  la 
bete   en  laissant,   comme    il  convient,   1  os 

■y\L 

corbin   tout  franc  :   puis  il  leva   les  menus 
droits,  le  mufle,  la  langue,  les  daintiers  et 

la  veine  du  cœur.  ,,    1  \ 

1 
Et  veneurs  et  valets  de  limiers,  penchés-/ 

sur  lui,  le  remaniaient,  charmés. 

«  Ami.  dit  le  maître-veneur,  ces  cou- 
tumes sont  belles  ;  en  quelle  terre  les  as-tu 
apprises  ?  Dis-nous  ton  pays  et  ton  nom. 

—  Beau  seigneur,  on  m'appelle  Tristan  ; 
et  j'appris  ces  coutumes  en  mon  pays  de 
Loonnois. 

—  Tristan,  dit  le  veneur,  que  Dieu  ré- 
compense  le  père  qui  t'eleva  si  noblement  ! 
Sans  doute,  il  est  un  baron  riche  et  puis- 
sant ?  » 

Mais  Tristan,  qui  savait  bien  parler  et 
bien  se  taire,  répondit  par  ruse  :  - 

ci  Non,  seigneur,  mon  père  est  un  mar- 
chand. J'ai  quitté  secrètement  sa  maison 
sur  une  nef  qui  parlait  pour  Indiquer  au 
loin,  car  je  voulais  apprendre  comment  se 


LES    ENFANCES    DE    TRISTAN  29 

comportent  les  hommes  des  terres  étran- 
gères. Mais,  si  vous  m" acceptez  parmi  vos 
veneurs,  je  vous  suivrai  Volontiers,  et  vous 
ferai  connaître,  beau  seigneur,  d'autres  dé- 
duits de  vénerie. 

—  Beau  Tristan,  je  m'étonne  qu'il  soit 
une  terre  où  les  fils  des  marchands  savent 
ce  qu'ignorent  ailleurs  les  fils  des  cheva- 
liers. Mais  viens  avec  nous,  puisque  tu 
le  désires 
conduiro; 
imCur.    » 


le  désires,    et    sois    le    bienvenu.    Nous  te 
conduirons    près  du   roi   Marc,    notre   sei- 


Tristan    achevait    de    défaire   le    cerf.    Il 

donna  aux  chiens  le  cœur,  le  massacre  et 

les    entrailles,    et    enseigna   aux    chasseurs 

comment   se   doivent   faire   la   curée   et  le 

forhu.  Puis  il  planta  sur  des   fourches  les 

morceaux   bien    divisés    et  les    confia    aux 

différents  veneurs  :  à  l'un  la  tète,  à  l'autre 

c; 
le  cimier  et  les  grands  filets,  à  ceux-ci   les 

épaules,  à  ceux-là  les  cuissots,  à  cet  autre 

le  gros  des  nombles.^ll  leur  apprit  corn- 

ment  ils  devaient  se  ranger  deux  par  deux 

pour  chevaucher  en  belle  ordonnance,  selon 


30  LES    ENFANCES    DE    TRISTAN 

la  noblesse  des  pièces  de  venaison  dressées 

\  i  • 
sur  les  fourches. 

Alors  ils  se  mirent  à  la  voie  en  devisant, 

tant    qu'ils    découvrirent    en  lin    un    riche 

château-  Dos   prairies    l'environnaient,  des 

vergers,   des  eaux  vives,    des  pêcheries    et 

til- 
des terres  de  labour.   Des  nefs  nombreuses 

ent raient,  au  port.    Le    château   se   dressait 

sur  la  nier,   fort  et  beau,  bien  muni  contre 

tout  assaut  et  tous  engins  de  guerre  :  et  sa 

.1,       - 
maîtresse  tour,  jadis  élevée  par  les  géants, 

était  l,)àtie  de  blocs  de  pierre,  grands  et  bien 

taillés,    disposes    comme    un    échiquier   de 

sinople  et  d'azur. 

Tristan  demanda  le  nom  de  ce  château. 

c«   Beau  Aalet,  on  le  nomme  Tintagelj 

—  Tintagel,  s'écria  Tristan,  béni  sois-tu 
de  Dieu,  et  bénis  soient  les  holes  !    » 

Seigneurs,  c'est  là  que  jadis,  à  grand'joie, 
son  père  Hivalcn  avait  épousé  lîlanchefleui. 
Maîs,  hélas!  Tristan  l'ignorait. 

Quand  iU  parvinrent  au  pied  du  donjon, 
les  fanfares  «les  veneurs  al  tirèrent  aux  portes 
1rs  barons  et  le  roi  Marc  lui  même. 


LES    ENFANCES    DE    TRISTAN  31 

Après  que  le  maître  veneur  lui  eut  conté 
l'aventure,  Marc  admira  le  bel  arroi  de  cette 
chevauchée,  le  cerf  bien  dépecé,  et  le  grand 
sens  des  coutumes  de  vénerie.  Mais  sur- 
tout il  admirait  le  bel  enfant  étranger,  et 
ses  yeux  ne  pouvaient  se  détacher  de  lui. 
D'où  lui  venait  cette  première  tendresse  ? 
Le  roi  interrogeait  son  cœur  et  ne  pou- 
vait le  comprendre.  Seigneurs,  c'était  son 
sang  qui  s'émouvait  et  parlait  en  lui,  et 
l'amour  qu'il  avait  jadis  porté  a  sa  sœur 
Blanchefleur. 

Le  soir,  quand  les  tables  furent  levées,  un 
jongleur  gallois,  maître  en  son  art,  s'avança 
parmi  les  barons  assemblés,  et  chanta  des 
lais  de  harpe.  Tristan  était  assis  aux  pieds 
du  roi,  et,  comme  le  harpeur  préludait 
à  une  nouvelle  mélodie,  Tristan  lui  parla 
ainsi  : 

«  Maître,  ce  lai  est  beau  entre  tous  :  jadis 
les  anciens  Bretons  l'ont  fait  pour  célébrer 
les  amours  de  Graelent.  L'air  en  est  doux, 
et  douces  les  paroles.  Maître,  ta  voix  est 
habile,  harpe-le  bien  !  » 


32  LES    ENFANCES    DE    TRISTAN 

Le  Gallois  chanta,  puis  répondit  : 

«  Enfant,  que  sais-tu  donc  de  l'art  des 
instruments?  Si  les  marchands  de  la  terre 
de  Loonnois  enseignent  aussi  à  leurs  fils 
le  jeu  des  harpes,  des  rotes  et  des  vielles, 
lève-toi.  prends  cette  harpe,  et  montre  ton 
adresse.   » 

Tristan  prit  la  harpe  et  chanta  si  belle- 
ment  que  les  barons  s'attendrissaient  à  l'en- 
tendre. Et  Marc  admirait  le  harpeur  venu 
de  ce  pays  de  Loonnois  où  jadis  Rivalen 
avait  emporte  Blanchefleur. 

Quand  le  lai  fut  achevé,  le  roi  se  tut  lon- 
guement. ,» 

«  Fils,  dit-il  enfin,  béni  soit  le  maître 
qui  t'enseigna,  et  béni  sois-tu  de  Dieu  ! 
Dieu  aime  les  bons  chanteurs.  Leur  voix 
et  la  voix  de  la  harpe  pénètrent  le  cœur 
des  hommes,  réveillent  leurs  souvenirs 
cners  el  leur  font  oublier  maint  deuil  et 
maint  méfait.  Tu  es  venu  pour  notre  joie 
en  cette  demeure.  Hesle  longtemps  près  de 
moi,  ami  ! 

—  Volontiers  je  vous   servirai,  sire,   ré- 


LES    ENFANCES    DE    TRISTAN  33 

pondit  Tristan,  comme  votre  harpeur,  votre 

Aeneur  et  votre  homme  lige.   » 

Il  fit  ainsi,  et.  durant  trois  années,  une 
- 
mutuelle  tendresse  grandit  dans  leurs  cœurs. 

Le  jour,  Tristan  suivait  Marc  aux  plaids 
ou  en  chasse,  et,  la  nuit,  comme  il  cou- 
chait dans  la  chambre  royale  parmi  les 
prives  et  les  fidèles,  si  le  roi  était  triste,  il 
harpait  pour  apaiser  son  deconfort.  Les 
barons  le  chérissaient,  et,  sur  tous  les 
autres,  comme  l'histoire  vous  l'apprendra, 
le  sénéchal  Dinas  de  Lidan.  Mais  plus  ten- 
drement que  les  barons  et  que  Dinas  de 
Lidan,  le  roi  l'aimait.  Malgré  leur  ten- 
dresse, Tristan  ne  se  consolait  pas  d'avoir 
perdu  Rohalt  son  père,  et  son  maître  Gor- 
venal,  et  la  terre  de  Loonnois. 

Seigneurs,  il  sied  au  conteur  qui  veut 
plaire  d'éviter  de  trop  longs  récits.  La  ma- 
tière de  ce  conte  est  si  belle  et  si  diverse  : 
que  servirait  de  l'allonger?  Je  dirai  donc 
brièvement  comment,  après  avoir  long- 
temps  erré  par  les  mers  et  les  pays,  Rohalt 
le  Foi-Tenant  aborda  en   Cornouaïlles,   re- 

2. 


3i  LES    ENFANCES    DE    TRISTAN 

trouva  Tristan,  et,  montrant  au  roi  l'escar- 
boucle  jadis  donnée  par  lui  à  Blanchefleur 
comme  un  cher  présent  nuptial,  lui  dit  : 

«  Roi  Marc,  celui-ci  est  Tristan  de  Loon- 
nois,  votre  neveu,  fils  de  votre  sœur  Blan- 
chefleur et  du  roi  Rivalen.  Le  duc  Morgan 
tient  sa  terre  à  grand  tort  :  il  est  temps 
qu'elle  fasse  retour  au  droit  héritier.   » 

Et  je  dirai  brièvement  comment  Tristan, 
ayant  reçu  de  son  oncle  les  armes  de  che- 
valier, franchit  la  mer  sur  les  nefs  de  Cor- 
nouailles.  se  fit  reconnaître  des  anciens 
vassaux  de  son  père,  défia  le  meurtrier  de 
!'»i\alen,  l'occit  et  recouvra  sa  terre. 

Puis  il  songea  que  le  roi  Marc  ne  pouvait 
plus  vivre  heureusement  sans  lui,  et,  comme 
la  noblesse  de  son  cœur  lui  révélait  toujours 
le  parti  le  plus  sage,  il  manda  ses  comtes  et 
ses  barons,  et  leur  parla  ainsi  : 

«  Seigneurs  de  Loonnois,  j'ai  reconquis 
ce  pays  et  j'ai  vengé  le  roi  Rivalen  par 
L'aide  de  Dieu  et  par  votre  aide.  Ainsi  j';ii 
rendu  à  mon  père  son  droit.  Mais  deux 
hommes,    Rohalt   et  le  roi  Marc  de   Cor- 


LES    ENFANCES    DE    TRISTAN  35 

nouailles,  ont  soutenu  l'orphelin  et  l'enfant 
errant,  et  je  dois  aussi  les  appeler  pères  : 
à  ceux-là,  pareillement,  ne  dois-je  pas  ren- 
dre leur  droit  ?  Or.  un  haut  homme  a  deux 
choses  à  lui  :  sa  terre  et  son  corps.  Donc, 
à  Rohalt  que  voici,  j'abandonnerai  ma 
terre  :  père,  vous  la  tiendrez,  et  votre  fils 
la  tiendra  après  vous.  Au  roi  Marc,  j'aban 
donnerai  mon  corps  :  je  quitterai  ce  pays, 
bien  qu'il  me  soit  cher,  et  j'irai  servir  mon 
seigneur  Marc  en  Cornouailles.  Telle  est 
ma  pensée  ;  mais  vous  êtes  mes  féaux,  sei- 
gneurs de  Loonnois,  et  me  devez  le  con- 
seil ;  si  donc  l'un  de  vous  veut  m'enseigner 
une  autre  résolution,  qu'il  se  lève,  et  qu'il 
parle!   » 

Mais  tous  les  barons  le  louèrent  avec  des 
larmes,  et  Tristan,  emmenant  avec  lui  le 
seul  Gorvenal,  appareilla  pour  la  terre  du 
roi  Marc. 


II 

LE  MORHOLT  D'IRLANDE 


Trislrem  >-vd  :  "  Ywîs, 
Y  wil  défende  it  as  knizt.  " 

[Sir  Triilrcm.) 


Quand  Tristan  y  rentra,  Marc  et  toute 
sa  baronnie  menaient  grand  deuil.  Car 
le  roi  d'Irlande  avait  équipé  une  flotte 
pour  ravager  la  Cornouailles,  si  Marc  re- 
fusait encore,  ainsi  qu'il  faisait  depuis 
quinze  années,  d'acquitter  un  tribut  jadis 
payé  par  ses  ancêtres.  Or,  sachez  que,  se- 
lon d'anciens  traités  d'accord,  les  Irlan- 
dais pouvaient  lever  sur  la  Cornouailles  la 
première  année  trois  cents  livres  de  cui- 
vre, la  deuxième  année  trois  cents  livres 
d'argent  fin,  et  la  troisième  trois  cents 
livres  d'or.  Mais,  quand  revenait  la  qua- 
trième année,  ils  emportaient  trois  cents 
jeunes  garçons  et  trois  cents  jeunes  filles, 


38  LE    MORIIOLT    D    IRLANDE 

de  l'âge  de  quinze  ans.  tires  au  sort  entre 
les  familles  de  Cornouailles.  Or,  eelle  an- 
née, le  roi  avait  envoyé  vers  Tintagel,  pour 
porter  son  message,  un  chevalier  géant, 
le  Morholt,  dont  il  avait  épousé  la  sœur, 
et  que  nul  n'avait  jamais  pu  vaincre  en 
bataille.  Mais  le  roi  Marc,  par  lettres  scel- 
lées, avait  convoqué  à  sa  cour  tous  les 
barons  de  sa  terre,  pour  prendre  leur 
conseil. 

Au  terme  marqué,  quand  les  barons  fu- 
rent assemblés  dans  la  salle  voûtée  du 
palais  et  que  Marc  se  fut  assis  sous  le  dais, 
le  Morholt  parla  ainsi  : 

«  Roi  Marc,  entends  pour  la  dernière 
fois  le  mandement  du  roi  d'Irlande,  mon 
seigneur.  Il  te  semont  de  payer  enfin  le 
tribut  que  tu  lui  dois.  Pour  ce  que  tu  l'as 
trop  longtemps  refusé,  il  le  requiert  de 
me  livrer  en  ce  jour  trois  cents  jeunes 
garçons  et  trois  cents  jeunes  filles,  de  l'âge 
de  quinze  ans,  tirés  au  sort  entre  les  familles 
de  Cornouailles.  Ma  nef,  ancrée  au  port 
de  Tintagel.  les  emportera  pour  qu'ils  de- 


LE     MORHOLT    D    IRLANDE  39 

viennent  nos  serfs.  Pourtant,  —  et  je  n  ex- 
cepte que  toi  seul,  roi  Marc,  ainsi  qu'il 
convient,  —  si  quelqu'un  de  tes  barons 
veut  prouver  par  bataille  que  le  roi  d'Ir- 
lande lève  ce  tribut  contre  le  droit,  j'ac- 
cepterai son' gage.  Lequel  d'entre  vous,  sei- 
gneurs cornouaillais,  veut  combattre  pour 
!a  franchise  de  ce  pays  ?  » 

Les  barons  se  regardaient  entre  eux  à 
la  dérobée,  puis  baissaient  la  tête.  Celui-ci 
se  disait:  «  Vois,  malheureux,  la  stature 
du  Morholt  d'Irlande  :  il  est  plus  fort  que 
quatre  hommes  robustes.  Regarde  son  épée: 
ne  sais -tu  point  que  par  sortilège  elle  a  fait 
voler  la  tête  des  plus  hardis  champions, 
depuis  tant  d'années  que  le  roi  d'Irlande 
envoie  ce  géant  porter  ses  défis  par  les 
terres  vassales?  Chetif,  veux-tu  chercher  la 
mort?  A  quoi  bon  tenter  Dieu?  »  Cet  autre 
songeait  :  «  Vous  ai-je  élevés,  chers  fils, 
pour  les  besognes  des  serfs,  et  vous,  chères 
filles,  pour  celles  des  filles  de  joie?  Mais 
ma  mort  ne  vous  sauverait  pas.  »  Et  tous  se 
taisaient. 


40  LE    MORHOLT    D'iRLANDE 

Le  Morholl  dit  encore  : 

«  Lequel  d'entre  vous,  seigneurs  cor- 
nouaillais,  veut  prendre  mon  gage?  Je  lui 
offre  une  belle  bataille  :  car,  à  trois  jours 
d'ici,  nous  gagnerons  sur  des  barques  l'île 
Saint-Samson,  au  large  de  Tintagel.  Là, 
votre  chevalier  et  moi,  nous  combattrons 
seul  à  seul,  et  la  louange  d'avoir  tenté  la 
bataille  rejaillira  sur  toute  sa  parenté.   » 

Ils  se  taisaient  toujours,  et  le  Morholt 
ressemblait  au  gerfaut  que  l'on  enferme 
dans  une  cage  avec  de  petits  oiseaux  : 
quand  il  y  entre,    tous   deviennent   muets. 

Le  Morboll  parla  pour  la  troisième  fois  : 

«  Eh  bien,  beaux  seigneurs  cornouaillais, 
puisque  ce  parti  vous  semble  le  plus  noble, 
tirez  vos  enfants  au  sort  et  je  les  empor- 
terai !  Mais  je  ne  croyais  pas  que  ce  pays  ne 
fut  habité  que  par  des  serfs.  » 

Alors  Tristan  s'agenouilla  aux  pieds  du 
roi  Marc,  et  dit  : 

«  Seigneur  roi.  s'il  vous  plaît  de  m'accor- 
der  ce  don,  je  ferai  la  bataille.  » 

En  vain  le   roi  Marc  voulut  l'en   détour- 


LE    MORHOLT    D    IRLANDE  il 

ner.  Il  était  si  jeune  chevalier  :  de  quoi 
lui  servirait  sa  hardiesse?  Mais  Tristan 
donna  son  gage  au  Morholt,  et  le  Morholt 
le  reçut. 


Au  jour  dit,  Tristan  se  plaça  sur  une 
courtepointe  de  cendal  vermeil,  et  se  fit 
armer  pour  la  haute  aventure.  Il  revêtit  le 
haubert  et  le  heaume  d'acier  bruni.  Les 
barons  pleuraient  de  pitié  sur  le  preux  et 
de  nome  sur  eux-mêmes.  «  Ah  !  Tristan,  se 
disaient  ils.  hardi  baron,  belle*  jeunesse, 
que  n'ai-je,  plutôt  que  toi,  entrepris  cette 
bataille?  Ma  mort  jetterait  un  moindre  deuil 
sur  cette  terre!...  »  Les  cloches  sonnent,  et 
tous,  ceux  de  la  baronnie  et  ceux  de  la  gent 
menue,  vieillards,  enfants  et  femmes,  pleu- 
rant et  priant,  escortent  Tristan  jusqu'au 
rivage.  Ils  espéraient  encore,  car  l'espé- 
rance au  cœur  des  hommes  vit  de  chétive 
pâture. 

Tristan  monta  seul  dans  une  barque  et 
cingla    vers    l'île     Saint-Samson.    Mais    le 


42  LE    MORHOLT    D'iRLAXDE 

Morholt  avait  tendu  à  son  mat  une  voile 
de  riche  pourpre,  et, le  premier  il  aborda 
clans  l'île.  11  attachait  sa  barque  au  riva 
ge,  quand  Tristan,  touchant  terre  à  son 
tour,  repoussa  du  pied  la  sienne  vers  la 
mer. 

«  Vassal,  que  fais-tu?  dit  le  Morholt,  et 
pourquoi  n'as-tu  pas  retenu  comme  moi  ta 
barque  par  une  amarre  ? 

— ■  Vassal,  à  quoi  bon?  répondit  Tristan. 
L'un  de  nous  deux  reviendra  seul  vivant 
d'ici  :  une  seule  barque  ne  lui  suffit-elle 
pas  ?  » 

Et  tous  deux,  s'excitant  au  combat  par 
des  paroles  outrageuses,  s'enfoncèrent  dans 
l'île. 

Nul  ne  vit  l'âpre  bataille,  mais  par  trois 
fois,  il  sembla  que  la  brise  de  mer  por- 
tait au  rivage  un  cri  furieux.  Alors,  en 
signe  de  deuil,    les  femmes  battaient  leurs 

paumes    en     choeur,     et  les    compagnons 

i 
du  Morholt,  massés  à  1  écart  devant  leurs 

tentes,  riaient.  Enfin,  vers  l'heure  de  none, 

on  vit  au  loin  se  tendre  la  voile   de  pour- 


LE    MORHOLT    1)    IHI.V\DE  43 

prc  :  la  barque  de  1  Irlandais  se  détacha  de 
l'île,  et  une  clameur  de  détresse  retentit: 
«  Le  Morholt  !  le  Morholl  !  »  Mais,  comme 
la  barque  grandissait,  soudain,  au  sommet 
d'une  vague,  elle  montra  un  chevalier  qui 
se  dressait  à  la  proue.:  chacun  de  ses 
poings  tendait  une  épée  brandie  :  c'était 
Tristan.  Aussitôt  vingt  barques  volèrent 
à  sa  rencontre,  et  les  jeunes  hommes  se 
jetaient  à  la  nage.  Le  pieux  s'élança  sur 
la  grève,  et,  tandis  que  les  mères  à  genoux 
baisaient  ses  chausses  de  fer.  il  cria  aux 
compagnons  du  Morholt  : 

^«  Seigneurs  d'Irlande,  le  Morholt  a  bien 
combattu.  Voyez  :  mon  épée  est  ébréchée, 
un  fragment  de  la  lame  est  resté  enfoncé 
dans  son  crâne.')  Emportez  ce  morceau 
d'acier,  seigneurs  :  c'est  le  tribut  de  la 
Gornouailles  !  » 

Alors  il  monta  vers  ïintagel.  Sur  son 
passage,  les  enfants  délivrés  agitaient  à 
grands  cris  des  branches  vertes  et  de  riches 
courtines  se  tendaient  aux  fenêtres.  Mais, 
quand  parmi  les  chants   d'allégresse,    aux 


44  LE    MORHOLT    D    IRLANDE 

bruits  des  cloches,  des  trompes  et  des  buc- 
cines,  si  retentissants  qu'on  n'eût  pas  ouï 
Dieu  tonner,  Tristan  parvint  au  château,  il 
s'affaissa  entre  les  bras  du  roi  Marc  ;  et  le 
sane  ruisselait  de  ses  blessures. 


\.  grand  déconfort,   les  compagnons   du 
>rholt  abordèrent  en    Irlande.   Naguère,   ' 


A 

Moi 

quand  il  rentrait  au  port  de  Weisefort,  le 
Morholt  se  réjouissait  à  revoir  ses  hommes 
assemblés  qui  l'acclamaient  en  foule,  et  la 
reine  sa  sœur,  et  sa  nièce,  Iseut  la  Blonde, 
aux  cheveux  .d'or,  dont  la  beauté  brillait 
déjà  comme  l'aube  qui  se  lève.  Tendrement, 
elles  lui  faisaient  accueil,  et  s'il  avait  reçu 
quelque  blessure,  elles  le  guérissaient  ; 
car  elles  savaient  les  baumes  et  les   breu- 

f  t  y  ' 

vagcs  qui  raniment  les  blessés  déjà  pareils 
à  des  morts.  Mais  de  quoi  leur  serviraient 
maintenant  les  recettes  magiques,  les  her- 
bes cueillies  à  1  heure  propice,  les  philtres? 
Il  gisait  mort,  eousu  dans  un  cuir  de  cerf, 
et  le  fragment  de  l'épée  ennemie  était  en- 


LE    MORHOLT    D    IRLANDE  45 

core  enfoncé  dans  son  crâne.  Iseut  la 
Blonde  l'en  retira  pour  l'enfermer  dans  un 
coffre  d'ivoire,  précieux  comme  un  reli- 
quaire. Et  courbées  sur  le  grand  cadavre,  la 
mère  et  la  fille,  redisant  sans  fin  l'éloge 
du  mort  et  sans  repït  lançant  la  même  im- 
précation contre  le  meurtrier,  menaient  à 
tour  de  rôle  parmi  les  femmes  le  regret 
funèbre.  De  ce  jour  Iseut  la  Blonde  apprit  a 
haïr  le  nom  de  Tristan  de  Loonnois. 

Mais,  à  Tintagel,  Tristan  languissait  :  un 
sang  venimeux  découlait  de  ses  blessures. 
Les  médecins  connurent  que  le  Morholt 
avait  enfoncé  dans  sa  chair  un  épieu  em- 
poisonné, et,  comme  leurs  boissons  et  leur 
thériaque  ne  pouvaient  le  sauver,  ils  le 
remirent  à  la  garde  de  Dieu.  Une  puanteur 
si  odieuse  s'exhalait  de  ses  plaies  que  tous 
ses  plus  chers  amis  le  fuyaient,  tous,  sauf 
le  roi  Marc,  G  or  vénal  et  Dinas  de  Lidan. 
Seuls,  ils  pouvaient  demeurer  à  son  chevet, 
et  leur  amour  surmontait  leur  horreur. 
Enfin,  Tristan  se  fit  porter  dans  une  cabane 
construite  à  l'écart  sur  le  rivage;  et,  cou- 


46 


LK    MOltlIOLT    D    IRLANDE 


ché  devant  les  ilôts,  il  attendait  la  mort.  Il 
songeait  :  «  Vous  m'avez  donc  abandonné, 
roi  Marc,  moi  qui  ai  sauvé  l'honneur  de 
votre  terre  ?  Non.  je  le  sais,  bel  oncle,  que 
vous  donneriez  votre  vie  pour  la  mienne; 
mais  que  pourrait  votre  tendresse  ?  il  me 
faut  mourir.  Il  est  doux,  pourtant,  de  voir 
le  soleil,  et  mon  cœur  est  hardi  encore.  Je 
veux  tenter  la  mer  aventureuse...  Je  veux 
qu'elle  m'emporte  au  loin,  seul.  Vers  quelle 
terre!*  je  ne  sais,  mais  là  peut-être  où  je 
trouverai  qui  me  guérisse.  Et  peut-être  un 
jour  vous  servirai-je  encore,  bel  oncle, 
comme  votre  harpeur,  et  votre  veneur,  et 
votre  bon  vassal.   » 

CL.  j 

Il  supplia  tant,  que  le  roi  Marc  consentit 
à  son  désir.  Il  le  porta  sur  une  battqxie  sans 
rames  ni  voile,  et  Tristan  voulut  qu'on  dé- 
posât seulement  sa  harpe  près  de  lui.  A  quoi 
bon  les  voiles  (pie  ses  luas  n'auraient  pu 
dresser?  \  quoibon  les  raines?  \  quoi  bon 
l'épéeP  Comme  un  inarinier.au  cours,d*une 
longue  traversée,  lance  pardessus  bord  le 
cadavre  d'un  ancien   compagnon,  ainsi,  de 


LE    MORHOLT    D    IRLANDE  i7 

ses  bras  tremblants;,  Gorvenal  poussa  au 
large  la  barque  où  gisait  son  cher  fils,  et 
la  mer  l'emporta. 

Sept  jours  et  sept  nuits,  elle  L'entraîna 
doucement.  Parfois,  Tristan  harpait  pour 
charmer  sa  détresse.  Enfin,  la  mer.  à  son 
insu,  l'approcha  d'un  rivage.  Or,  celte  nuit- 
là,  des  pêcheurs  avaient  quitté  le  port  pour 
jeter  leurs  filets  au  large,  et  ramaient, 
quand  ils  entendirent  une  mélodie  douce, 
hardie  et  vive,  qui  courait  au  ras  des  Ilots. 
Immobiles,  leurs  avirons  suspendus  sur  les 
vagues,  ils  écoutaient  ;  dans  la  première 
blancheur  de  l'aube,  ils  aperçurent  la 
barque  errante.  «  Ainsi,  se  disaient-ils,  une 
musique  surnaturelle  enveloppait  la  nef  de 
saint  Brendan,  quand  elle  vo'guait  vers  les 
îles  Fortunées  sur  la  mer  aussi  blanche  que 
le  lait.  »  Ils  ramèrent  pour  atteindre  la  bar- 
que :  elle  allait  à  la  dérive,  et  rien  n'y  sem- 
blait vivre,  que  la  voix  de  la  harpe  ;  mais, 
à  mesure  qu'ils  approchaient,  la  mélodie 
s'affaiblit,  elle  se  tut,  et,  quand  ils  accos- 
tèrent, les  mains  de  Tristan  étaient  retom- 


48  LE    MORIIOLÏ    D'iRLANDE 

bées  inertes  sur  les  cordes  frémissantes 
encore.  Ils  le  recueillirent  et  retournèrent 
vers  le  port  pour  remettre  le  blessé  à  leur 
dame  compatissante,  qui  saurait  peut-être 
le  guérir. 

Hélas  !ce  port  était  Weisefort,  où  gisait  le 
Morholt,  et  leur  dame  était  Iseut  la  Blonde. 
Elle  seule,  habile  aux  philtres,  pouvait  sau- 
ver Tristan  ;  mais,  seule  parmi  les  femmes, 
elle  voulait  sa  mort.  Quand  Tristan,  ranimé 
par  son  art,  se  reconnut,  il  comprit  que  les 
flots  lavaient  jeté  sur  une  terre  de  péril. 
Mais,  hardi  à  défendre  encore  sa  vie,  il  sut 
trouver  rapidement  de  belles  paroles  ru- 
sées. 11  conta  qu'il  était  un  jongleur,  qui 
avait  pris  passage  sur  une  rief  marchande  ; 
il  naviguait  vers  l'Espagne  pour  y  apprendre 
l'art  de  lire  dans  les  étoiles  :  des  pirates 
avaient  assailli  la  nef  :  blessé,  il  s'était  enfui 
sur  cette  barque.  On  le  crut:  nul  des  com- 
pagnons du  Morholt  ne  reconnut  le  beau 
chevalier  de  l'île  Saint-Samson,  si  laide- 
ment le  venin  avait  déformé  ses  traits.  Mais 
quand,  après  quarante  jours,  Iseut  aux  che- 


LE    MORHOLT    D    IRLANDE  49 

veux  d'or  l'eut  presque  guéri,  comme  déjà, 

en   ses  membres    assouplis,    commençait  à 

renaître  la  grâce  de  la  jeunesse,  il  comprit 

t 
qu'il   fallait  fuir;    il    s'échappa,    et,    après 

maints    dangers  courus,  un  jour  il  reparut 

devant  le  roi  Marc. 


III 

LA    QUÊTE 

DE     LA 

BELLE  AUX  CHEVEUX  D'OR 

En  po  d'ore  vos  oi  p  i 
O  la  parole  do  chevol, 
Dont  je  ai  puis  eu  grant  dol. 

(Lai  de  la  Folie  Tri 

Seigneurs,  il  y  avait  à  la  cour  du  roi 
Marc  quatre  barons,  les  plus  félons  des 
hommes,  qui  haïssaient  Tristan  de  maie 
haine  pour  sa  prouesse  et  pour  le  tendre 
amour  que  le  roi  lui  portait.  Et  je  sais  bien 
vous  redire  leurs  noms  :  Andret,  Guenelon, 
Gondoïne  et  Denoalen  ;  or,  le  duc  Andret 
était,  commeTristan,  un  neveu  du  roi  Marc. 
Connaissant  que  le  roi  méditait  de  vieillir 
sans  enfants  pour  léguer  sa  terre  à  Tristan, 
leur  envie  s'irrita,  et,  par  des  mensonges,  ils 
animaient  contre  Tristan  les  hauts  hommes 
de  Cornouailles  : 


52  LA   QUETE 

«  Que  de  merveilles  en  sa  vie  !  disaient 
les  félons  :  mais  vous  êtes  des  hommes  de 
grand  sens,  seigneurs,  et  qui  savez  sans 
doute  en  rendre  raison.  Qu'il  ait  triomphé 
du  Morholt,  voilà  déjà  un  beau  prodige  ; 
mais  par  quels  enchantements  a-t-il  pu, 
presque  mort,  voguer  seul  sur  la  mer  ? 
Lequel  de  nous,  seigneurs,  dirigerait  une 
nef  sans  rames  ni  voile  ?  Les  magiciens  le 
peuvent,  dit-on.  Puis,  en  quel  pays  de  sor- 
tilège a-t-il  pu  trouver  remède  à  ses  plaies  ? 
Certes,  il  est  un  enchanteur.  Oui  !  sa  bar- 
que était  fée  et  pareillement  son  épée,  et  sa 
harpe  est  enchantée,  qui  chaque  jour  verse 
des  poisons  au  cœur  du  roi  Marc  !  Gomme 
il  a  su  dompter  ce  cœur  par  puissance 
et  charme  de  sorcellerie  !  Il  sera  roi,  sei- 
gneurs, et  vous  tiendrez  vos  terres  d'un 
magicien  !  » 

Us  persuadèrent  la  plupart  des  barons  : 
car  beaucoup  d'hommes  ne  savent  pas  que 
ce  qui  est  du  pouvoir  des  magiciens,  le 
cœur  peut  aussi  l'accomplir  par  la  force  de 
l'amour  et  de  la  hardiesse.  C'est  pourquoi 


DE    LA    BELLE    AUX    CHEVEUX    D    OR        53 

les  barons  pressèrent  le  roi  Marc  de  prendre 
à  femme  une  fille  de  roi,  qui  lui  donnerait 
des  hoirs  :  s'il  refusait,  ils  se  retireraient 
dans  leurs  forts  châteaux  pour  le  guer- 
royer. Le  roi  résistait  et  jurait  en  son  cœur 
qu'aussi  longtemps  que  vivrait  son  cher 
neveu,  nulle  fille  de  roi  n'entrerait  en  sa 
couche.  Mais,  à  son  tour,  Tristan  qui  sup- 
portait à  grand'honte  le  soupçon  d'aimer 
son  oncle  à  bon  profit,  le  menaça  :  que  le 
roi  se  rendit  à  la  volonté  de  sa  baronnie  ; 
sinon,  il  abandonnerait  la  cour,  il  s'en 
irait  servir  le  riche  roi  de  Gavoie.  Alors 
Marc  fixa  un  terme  à  ses  barons  :  à  quarante 
jours  de  là  il  dirait  sa  pensée. 

Au  jour  marqué,  seul  dans  sa  chambre, 
il  attendait  leur  venue  et  songeait  triste- 
ment :  «  Où  donc  trouver  fille  de  roi  si 
lointaine  et  inaccessible  que  je  puisse  fein- 
dre, mais  feindre  seulement,  de  la  vouloir 
pour  femme?  » 

A  cet  instant,   par  la  fenêtre  ouverte  sur 

la    mer,   deux    hirondelles  qui  bâtissaient 

lur  nid  entrèrent  en  se   querellant,  puis, 

3. 


54  LA    QUÊTE 

brusquement  effarouchées,  disparurent. 
Mais  de  leurs  becs  s'était  échappé  un 
long  cheveu  de  femme,  plus  fin  que  fil 
de  soie,  qui  brillait  comme  un  rayon  de 
soleil. 

Marc,  l'ayant  pris,  fit  entrer  les  barons  et 
Tristan,  et  leur  dit  : 

«  Pour  vous  complaire,  seigneurs,  je 
prendrai  femme,  si  toutefois  vous  voulez 
quérir  celle  que  j'ai  choisie. 

—  Certes,  nous  le  voulons,  beau  sei- 
gneur ;  qui  donc  est  celle  que  vous  avez 
choisie? 

—  J'ai  choisi  celle  à  qui  fut  ce  cheveu 
d'or,  et  sachez  que  je  n'en  veux  point 
d'autre. 

—  Et  de  quelle  part,  beau  seigneur,  vous 
vient  ce  cheveu  d'or?  qui  vous  l'a  porté?  et 
de  quel  pays  ? 

—  Il  me  vient,  seigneurs,  de  la  Belle  aux 
cheveux  d'or  ;  deux  hirondelles  me  l'ont 
porté  ;  elles  savent  de  quel  pays.  » 

Les  barons  comprirent  qu'ils  étaient  rail- 
lés et  déçus.  Ils  regardaient  Tristan  avec  dé- 


DE    LA    BELLE    AUX    CHEVEUX    D   OR        55 

pit  ;  car  ils  le  soupçonnaient  d'avoir  con- 
seillé cette  ruse.  Mais  Tristan,  ayant  consi- 
déré le  cheveu  d'or,  se  souvint  d'Iseut  la 
Blonde.  Il  sourit  et  parla  ainsi  : 

«  Roi  Marc,  vous  agissez  à  grand  tort  ;  et 
ne  voyez  vous  pas  que  les  soupçons  de  ces 
seigneurs  me  honnissent  ?  Mais  vainement 
vous  avez  préparé  cette  dérision  :  j'irai 
quérir  la  Belle  aux  cheveux  d'or.  Sachez 
que  la  quête  est  périlleuse  et  qu'il  me  sera 
plus  malaisé  de  retourner  de  son  pays  que 
de  l'île  où  j'ai  tué  le  Morholt  ;  mais  de 
nouveau  je  veux  mettre  pour  vous,  bel 
oncle,  mon  corps  et  ma  vie  à  l'aventure. 
Afin  que  vos  barons  connaissent  si  je  vous 
aime  d'amour  loyal,  j'engage  ma  foi  par  ce 
serment  :  ou  je  mourrai  dans  l'entreprise, 
ou  je  ramènerai  en  ce  château  de  Tintagel 
la  Reine  aux  blonds  cheveux.    » 


Il  équipa  une  belle  nef.  qu'il  garnit  de 
froment,  de  vin,  de  miel,  et  de  toutes  bonnes 
denrées.  Il  y  fit  monter,  outre  Gorvenal,cent 


56  LA    QUÊTE 

jeunes  chevaliers  de  haut  parage,  choisis 
parmi  les  plus  hardis,  et  les  affubla  de  cottes 
de  bure  et  de  chapes  de  camelin  grossier, 
en  sorte  qu'ils  ressemblaient  à  des  mar- 
chands ;  mais  sous  le  pont  de  la  nef,  ils 
cachaient  les  riches  habits  de  drap  d'or,  de 
cendal  et  d  ecarlate,  qui  conviennent  aux 
messagers  d'un  roi  puissant. 

Quand  la  nef  eut  pris  le  large,  le  pilote 
demanda: 

u  Beau  seigneur,  vers  quelle  terre  navi- 
guer ? 

—  Ami,  cingle  vers  l'Irlande,  droit  au 
port  de  Weisefort.  » 

Le  pilote  frémit.  Tristan  ne  savait-il  pas 
que,  depuis  le  meurtre  du  Morholt,  le  roi 
d'Irlande  pourchassait  les  nefs  cornouail- 
laises?  Les  mariniers  saisis,  il  les  pendait 
à  des  fourches.  Le  pilote  obéit  pourtant  et 
gagna  la  terre  périlleuse. 

D'abord  Tristan  sut  persuader  aux  hom- 
mes de  Weisefort  que  ses  compagnons 
étaient  des  marchands  d'Angleterre  venus 
pour  trafiquer   en   paix.  Mais,  comme   ces 


DE    LA    BELLE    AUX    CHEVEUX    D    OR        57 

marchands  d'étrange  sorte  consumaient  le 
jour  aux  nobles  jeux  des  tables  et  des 
échecs  et  paraissaient  mieux  s'entendre  à 
manier  les  dés  qu'à  mesurer  le  froment, 
Tristan  redoutait  d'être  découvert,  et  ne 
savait  comment  entreprendre  sa  quête. 

Or,  un  matin,  au  point  du  jour,  il  ouït 
une  voix  si  épouvantable  qu'on  eût  dit  le 
cri  d'un  démon.  Jamais  il  n'avait  entendu 
bête  glapir  en  telle  guise,  si  horrible  et  si 
merveilleuse.  Il  appela  une  femme  qui 
passait  sur  le  port  : 

«  Dites-moi,  fait-il,  dame  belle,  d'où  vient 
cette  voix  que  j'ai  ouïe?  ne  me  le  cachez  pas. 

—  Certes,  sire,  je  vous  le  dirai  sans  men- 
songe. Elle  vient  d'une  bête  fîère  et  la 
plus  hideuse  qui  soit  au  monde.  Chaque 
jour,  elle  descend  de  sa  caverne  et  s'arrête 
;i  l'une  des  portes  de  la  ville.  Nul  n'en  peut 
sortir,  nul  n'y  peut  entrer,  qu'on  n'ait 
livré  au  dragon  une  jeune  fdle  ;  et,  dès 
qu'il  la  tient  entre  ses  griffes,  il  la  dévore 
en  moins  de  temps  qu'il  n'en  faut  pour  dire 
une  patenôtre. 


5!»  LA    QUETE 

—  Dame,  dit  Tristan,  ne  vous  raillez  pas 
de  moi,  mais  dites-moi  s'il  serait  possible 
à  un  homme  né  de  mère  de  l'occire  en 
bataille. 

—  Certes,  beau  doux  sire,  je  ne  sais; 
ce  qui  est  assure,  c'est  que  vingt  chevaliers 
éprouvés  ont  déjà  tenté  l'aventure  ;  car  le 
roi  d'Irlande  a  proclamé  par  voix  de  héraut 
qu'il  donnerait  sa  fille  Iseut  la  Blonde  à 
qui  tuerait  le  monstre  :  mais  le  monstre  les 
a  tous  dévorés.  » 

Tristan  quitte  la  femme  et  retourne  vers 
sa  nef.  Il  s'arme  en  secret,  et  il  eût  fait 
beau  voir  sortir  de  la  nef  de  ces  marchands 
si  riche  destrier  de  guerre  et  si  fier  che- 
valier. Mais  le  port  était  désert,  car  l'aube 
venait  à  peine  de  poindre,  et  nul  ne  vit  le 
preux  chevaucher  jusqu'à  la  porte  que  la 
femme  lui  avait  montrée.  Soudain,  sur  la 
roule,  cinq  hommes  dévalèrent,  qui  épe- 
ronnaient  leurs  chevaux,  les  freins  aban- 
donnés, et  fuyaient  vers  la  ville.  Tristan 
saisit  au  passage  l'un  d'entre  eux  par  ses 
rouges    cheveux  tressés,   si  fortement  qu'il 


DE    LA    BELLE    AUX    CHEVEUX    D    OR        59 

le  renversa  sur  la  croupe  de  son  cheval  et 
le  maintint  arrêté  : 

«  Dieu  vous  sauve,  beau  sire  !  dit  Tristan  ; 
par  quelle  route  vient  le  dragon  ?  » 

Et,  quand  le  fuyard  lui  eut  montré  la 
route,  Tristan  le  relâcha. 

Le  monstre  approchait,  Il  avait  la  tête 
d'un  ours,  les  yeux  rouges  et  tels  que  des 
charbons  embrasés,  deux  cornes  au  front, 
les  oreilles  longues  et  velues,  des  griffes  de 
lion,  une  queue  de  serpent,  le  corps  écailleux 
d'un  griffon. 

Tristan  lança  contre  lui  son  destrier 
d'une  telle  force  que,  tout  hérissé  de  peur, 
il  bondit  pourtant  contre  le  monstre.  La 
lance  de  Tristan  heurta  les  écailles  et  vola 
en  éclats.  Aussitôt  le  preux  tire  son  épée, 
la  lève  et  l'assène  sur  la  tête  du  dragon, 
mais  sans  même  entamer  le  cuir.  Le  mons- 
tre a  senti  l'atteinte  pourtant  ;  il  lance  ses 
griffes  contre  l'écu,  les  y  enfonce  et  en  fait 
voler  les  attaches.  La  poitrine  découverte, 
Tristan  le  requiert  encore  de  l'épée,  et  le 
frappe  sur  les  flancs  d'un  coup  si  violent 


60  LA    QUKTE 

que  l'air  en  retentit.  Vainement:  il  ne  peut 
le  blesser.  Alors,  le  dragon  vomit  par  les 
naseaux  un  double  jet  de  flammes  veni- 
meuses :  le  haubert  de  Tristan  noircit 
comme  un  charbon  éteint,  son  cheval  s'abat 
et  meurt.  Mais,  aussitôt  relevé,  Tristan 
enfonce  sa  bonne  épée  dans  la  gueule  du 
monstre  :  elle  y  pénètre  toute  et  lui  fend 
le  cœur  en  deux  parts.  Le  dragon  pousse 
une  dernière  fois  son  cri  horrible  et  meurt. 

Tristan  lui  coupa  la  langue  et  la  mit 
dans  sa  chausse.  Puis,  tout  étourdi  par  la 
fumée  acre,  il  marcha,  pour  y  boire,  vers 
une  eau  stagnante  qu'il  voyait  briller  à 
quelque  distance.  Mais  le  venin  distillé 
par  la  langue  du  dragon  s'échauffa  contre 
son  corps,  et  dans  les  hautes  herbes  qui 
bordaient  le  marécage,  le  héros  tomba  ina- 
nimé. 

Or,  sachez  que  le  fuyard  aux  rouges  che- 
veux tressés  était  Aguyngùerran  le  Roux, 
le  sénéchal  du  roi  d'Irlande,  et  qu'il  con- 
voitait Iseut  la  Blonde.  Il  était  couard,  mais 
telle  est  la  puissance  de  l'amour  que  cha- 


DE    LA    BELLE    AUX    CHEVEUX    D    OR        61 

que  matin  il  s'embusquait,  armé,  pour 
assaillir  le  monstre  ;  pourtant  du  plus  loin 
qu'il  entendait  son  cri,  le  preux  fuyait.  Ce 
jour-là,  suivi  de  ses  quatre  compagnons,  il 
osa  rebrousser  chemin.  Il  trouva  le  dragon 
abattu,  le  cheval  mort,  l'écu  brisé,  et  pensa 
que  le  vainqueur  achevait  de  mourir  en 
quelque  lieu.  Alors  il  trancha  la  tête  du 
monstre,  la  porta  au  roi  et  réclama  le  beau 
salaire  promis. 

Le  roi  ne  crut  guère  à  sa  prouesse  ;  mais, 
voulant  lui  faire  droit,  il  fit  semondre  ses 
vassaux  de  venir  à  sa  cour,  à  trois  jours 
de  là  :  devant  le  barnage  assemblé,  le  séné- 
chal Aguynguerran  fournirait  la  preuve  de 
sa  victoire. 

Quand  Iseut  la  Blonde  apprit  qu'elle 
serait  livrée  à  ce  couard,  elle  fit  d'abord  une 
longue  risée,  puis  se  lamenta.  Mais,  le  len- 
demain, soupçonnant  l'imposture,  elle  prit 
avec  elle  son  valet,  le  blond,  le  fidèle  Peri- 
nis,  et  Brangien,  sa  jeune  servante  et  sa 
compagne,  et  tous  trois  chevauchèrent  en 
secret    vers    le    repaire    du    monstre,    tant 


62  LA    QUÊTE 

qu'Iseut  remarqua  sur  la  roule  des  em- 
preintes de  forme  singulière  :  sans  doute, 
le  cheval  qui  avait  passé  là  n'avait  pas  été 
ferré  en  ce  pays.  Puis  elle  trouva  le  mons- 
tre sans  tête  et  le  cheval  mort  ;  il  n'était  pas 
harnaché  selon  la  coutume  d'Irlande.  Cer- 
tes, un  étranger  avait  tué  le  dragon  ;  mais 
vivait-il  encore  ? 

Iseut,  Perinis  et  Brangien  le  cherchèrent 
longtemps;  enfin,  parmi  les  herbes  du 
marécage,  Brangien  vit  briller  le  heaume 
du  preux.  Il  respirait  encore.  Perinis  le 
prit  sur  son  cheval  et  le  porta  secrètement 
dans  les  chambres  des  femmes.  Là.  Iseut 
conta  l'aventure  à  sa  mère,  et  lui  confia 
l'étranger.  Comme  la  reine  lui  ôlait  son 
armure,  la  langue  envenimée  du  dragon 
tomba  de  sa  chausse.  Alors  la  reine  d'Ir- 
lande réveilla  le  blessé  par  la  vertu  d'une 
herbe,  et  lui  dit: 

«  Etranger,  je  sais  que  tu  es  vraiment  le 
tueur  du  monstre.  Mais  notre  sénéchal,  un 
félon,  un  couard,  lui  a  tranché  la  tète  et 
réclame   ma    fille  Iseut  la  Blonde  pour  sa 


DE    LA    BELLE    AUX    CHEVEUX    D    OR        63 

récompense.  Sauras-tu,  à  deux  jours  d'ici, 
lui  prouver  son  tort  par  bataille  ? 

—  Reine,  dit  Tristan,  le  terme  est  proche. 
Mais  sans  doute  vous  pouvez  me  guérir  en 
deux  journées.  J'ai  conquis  Iseut  sur  le 
dragon  ;  peut-être  je  la  conquerrai  sur  le 
sénéchal.  » 

Alors,  la  reine  l'hébergea  richement,  et 
brassa  pour  lui  des  remèdes  efficaces. 
Au  jour  suivant,  Iseut  la  Blonde  lui  pré- 
para un  bain  et  doucement  oignit  son  corps 
d'un  baume  que  sa  mère  avait  composé. 
Elle  arrêta  ses  regards  sur  le  visage  du 
blessé,  vit  qu'il  était  beau,  et  se  prit  à 
penser  :  «  Certes,  si  sa  prouesse  vaut  sa 
beauté,  mon  champion  fournira  rude  ba- 
taille !  »  Mais  Tristan,  ranimé  par  la  cha- 
leur de  l'eau  et  la  force  des  aromates,  la 
regardait,  et,  songeant  qu'il  avait  conquis 
la  Reine  aux  cheveux  d'or,  se  mit  à  sourire. 
Iseut  le  remarqua  et  se  dit  :  «  Pourquoi 
cet  étranger  a-t  il  souri?  Ai  je  rien  fait  qui 
ne  convienne  pas?  Ai-je  négligé  l'un  des 
services  qu'une  jeune  fille   doit    rendre    à 


64  LA    QUETE 

son  hôte?  Oui,  peut-être  a-t  il  ri  parce  que 
j'ai  oublié  de  parer  ses  armes  ternies  par  le 
venin.  » 

Elle  vint  donc  là  où  l'armure  de  Tristan 
était  déposée  :  «  Ce  heaume  est  de  bon 
acier,  pensa-t-elle,  et  ne  lui  faillira  pas  au 
besoin.  Et  ce  haubert  est  fort,  léger,  bien 
digne  d'être  porté  par  un  preux.  »  Elle  prit 
l'épée  par  la  poignée  :  «  Certes,  c'est  là 
une  belle  épée,  et  qui  convient  à  un  hardi 
baron.  »  Elle  tire  du  riche  fourreau  pour 
l'essuyer,  la  lame  sanglante.  Mais  elle  voit 
quelle  est  largement  ébréchée.  Elle  re- 
marque la  forme  de  l'entaille  :  ne  serait-ce 
point  la  lame  qui  s'est  brisée  dans  la  tête 
du  Morholt  ?  Elle  hésite,  regarde  encore, 
veut  s'assurer  de  son  doute.  Elle  court  à  la 
chambre  où  elle  gardait  le  fragment  d'acier 
retiré  naguère  du  crâne  du  Morholt.  Elle 
joint  le  fragment  à  la  brèche  ;  à  peine  voyait- 
on  la  trace  de  la  brisure. 

Alors  elle  se  précipita  vers  Tristan,  et, 
faisant  tournoyer  sur  la  tête  du  blessé  la 
grande  épée,  elle  cria  : 


DE    LA    BELLE    AUX    CHEVEUX    D'OR        G5 

«  Tu  es  Tristan  de  Loonnois,  le  meur- 
trier du  Morholt,  mon  cher  oncle.  Meurs 
donc  à  ton  tour  !  » 

Tristan  fit  effort  pour  arrêter  son  bras  ; 
vainement  ;  son  corps  était  perclus,  mais 
son  esprit  restait  agile.  Il  parla  donc  avec 
adresse  : 

«  Soit,  je  mourrai;  mais  pour  t'épargner 
les  longs  repentirs,  écoute.  Fille  de  roi, 
sache  que  tu  n'as  pas  seulement  le  pou- 
voir, mais  le  droit  de  me  tuer.  Oui,  tu  as 
droit  sur  ma  vie,  puisque  deux  fois  tu  me 
las  conservée  et  rendue.  Une  première 
fois,  naguère  :  j'étais  le  jongleur  blessé 
que  tu  as  sauvé  quand  tu  as  chassé  de  son 
corps  le  venin  dont  l'épieu  du  Morholt 
l'avait  empoisonné.  Ne  rougis  pas,  jeune 
fille,  d'avoir  guéri  ces  blessures  ;  ne  les 
avais-je  pas  reçues  en  loyal  combat  ?  ai-je 
tué  le  Morholt  en  trahison  ?  ne  m'avait-il 
pas  défié  ?  ne  devais -je  pas  défendre  mon 
corps  ?  Pour  la  seconde  fois,  en  m'allant 
chercher  au  marécage,  tu  m'as  sauvé.  Ah  ! 
c'est  pour  toi,  jeune  fille,  que  j'ai  combattu 


66  LA    QUETE 

le  dragon...  Mais  laissons  ces  choses  :  je 
voulais  te  prouver  seulement  que,  m'ayant 
par  deux  fois  délivré  du  péril  de  la  mort, 
tu  as  droit  sur  ma  vie.  Tue-moi  donc,  si 
tu  penses  y  gagner  louange  et  gloire.  Sans 
doute,  quand  tu  seras  couchée  entre  les 
bras  du  preux  sénéchal,  il  te  sera  doux  de 
songer  à  ton  hôte  blessé,  qui  avait  risqué  sa 
vie  pour  te  conquérir  et  lavait  conquise,  et 
que  tu  auras  tué  sans  défense  dans  ce  bain.» 

Iseut  s'écria  : 

«  J'entends  merveilleuses  paroles.  Pour- 
quoi le  meurtrier  du  Morholt  a-t-il  voulu 
me  conquérir?  Ah!  sans  doute,  comme  le 
Morholt  avait  jadis  tenté  de  ravir  sur  sa 
nef  les  jeunes  filles  de  Cornouailles,  à  ton 
tour,  par  belles  représailles,  lu  as  fait 
cette  vantance  d'emporter  comme  fa  serve 
celle  que  le  Morholt  chérissait  entre  les 
jeunes  filles... 

—  Non,  fille  de  roi,  dit  Tristan.  Mais  un 
jour  deux  hirondelles  ont  volé  jusqu'à  Tin^ 
tagel  pour  y  porter  l'un  de  les  cheveux 
d'or.  J'ai  cru  qu'elles  venaient  m'annoncer 


DE    LA    BELLE    AUX    CHEVEUX    D    OR        67 

paix  et  amour.  C'est  pourquoi  je  suis  venu 
te  quérir  par  delà  la  mer.  C'est  pourquoi 
j'ai  affronté  le  monstre  et  son  venin.  Vois 
ce  cheveu  cousu  parmi  les  fils  d'or  de  mon 
bliaut:  la  couleur  des  fils  d'or  a  passé:  mais 
l'or  du  cheveu  ne  s'est  pas  terni.  » 

Iseut  rejeta  la  grande  épée  et  prit  en 
mains  le  bliaut  de  Tristan.  Elle  y  vit  le 
cheveu  d'or  et  se  tut  longuement  ;  puis  elle 
baisa  son  hôte  sur  les  lèvres  en  signe  de 
paix  et  le  revêtit  de  riches  habils. 

Au  jour  de  l'assemblée  des  barons,  Tris 
tan  envoya  secrètement  vers  sa  nef  Perinis, 
le  valet  d'Iseut,  pour  mander  à  ses  com- 
pagnons de  se  rendre  à  la  cour,  parés 
comme  il  convenait  aux  messagers  d'un 
riche  roi  :  car  il  espérait  atteindre  ce  jour 
même  au  terme  de  l'aventure.  Gorvenal 
et  les  cent  chevaliers  se  désolaient  depuis 
quatre  jours  d'avoir  perdu  Tristan  ;  ils  se 
réjouirent  de  la  nouvelle. 

Un  à  un,  dans  la  salle  où  déjà  s'amas- 
saient sans  nombre  les  barons  d'Irlande, 
ils    entrèrent,    s'assirent    à    la  file    sur  un 


68  LA    QUETE 

même  rang,  et  les  pierreries  ruisselaient 
au  long  de  leurs  riches  vêtements  d'écar- 
late,  de  cendal  et  de  pourpre.  Les  Irlan- 
dais disaient  entre  eux  :  «  Quels  sont  ces 
seigneurs  magnifiques  ?  Qui  les  connaît  ? 
Voyez  ces  manteaux  somptueux,  parés  de 
zibeline  et  dorfroi  !  Voyez  à  la  pomme  des 
épées,  au  fermail  des  pelisses,  chatoyer 
les  rubis,  les  béryls,  les  émeraudes  et  tant 
de  pierres  que  nous  ne  savons  nommer  ! 
Qui  donc  vit  jamais  splendeur  pareille  ? 
D'où  viennent  ces  seigneurs  ?  A  qui  sont- 
ils  ?  »  Mais  les  cent  chevaliers  se  taisaient  et 
ne  se  mouvaient  de  leurs  sièges  pour  nul 
qui  entrât. 

Quand  le  roi  d'Irlande  fut  assis  sous  le 
dais,  le  sénéchal  Aguynguerran  le  Roux 
offrit  de  prouver  par  témoins  et  de  sou- 
tenir par  bataille  qu'il  avait  tué  le  monstre 
et  qu'Iseut  devait  lui  être  livrée.  Alors 
Iseut  s'inclina  devant  son  père  cl  dit  : 

«  Roi,  un  homme  est  là.  qui  prétend 
convaincre  votre  sénéchal  de  mensonge 
ei  de  félonie.   A  cet  homme  prêt  à  prouver 


DE    LA    BELLE    AUX    CHEVEUX    D    OR        69 

qu'il  a  délivre  votre  terre  du  fléau  et  que 
votre  fille  ne  doit  pas  être  abandonnée  à 
un  couard,  promettez-vous  de  pardonner 
ses  torts  anciens,  si  grands  soient-ils  et  de 
lui  accorder  votre  paix  et  votre  merci  ?  » 

Le  roi  y  pensa  et  ne  se  hâtait  pas  de  ré- 
pondre. Mais  ses  barons  crièrent  en  foule  : 

«  Octroyez-le,  sire  !  octroyez-le  !    » 

Le  roi  dit  : 

«  Et  je  l'octroie  !  » 

Mais  Iseut  s'agenouilla  à  ses  pieds  : 

«  Père,  donnez-moi  d'abord  le  baiser  de 
merci  et  de  paix,  en  signe  que  vous  le  don- 
nerez pareillement  à  cet  homme  1   » 

Quand  elle  eut  reçu  le  baiser,  elle  alla 
chercher  Tristan  et  le  conduisit  par  la  main 
dans  l'assemblée.  A  sa  vue  les  cent  che- 
valiers se  levèrent  à  la  fois,  le  saluèrent 
les  bras  en  croix  sur  la  poitrine,  se  ran- 
gèrent à  ses  côtés  et  les  Irlandais  virent 
qu'il  était  leur  seigneur.  Mais  plusieurs  le 
reconnurent  alors,  et  un  grand  cri  retentit: 
«  C'est  Tristan  de  Loonnois,  c'est  le  meur- 
trier du  Morholt  !    »    Les   épées  nues  bril- 


70  LA    QUETE 

lèrent  et  des  voix  furieuses  répétaient  : 
«  Qu'il  meure  !   » 

Mais  Iseut  s'écria  : 

«  Roi,  baise  cet  homme  sur  la  bouche, 
ainsi  que  tu  l'as  promis  !  » 

Le  roi  le  baisa  sur  la  bouche,  et  la  clameur 
s'apaisa. 

Alors  Tristan  montra  la  langue  du  dra- 
gon, et  offrit  la  bataille  au  sénéchal  qui 
n'osa  l'accepter  et  reconnut  son  forfait.  Puis 
Tristan  parla  ainsi  : 

«  Seigneurs,  j'ai  tué  le  Morholl,  mais 
j'ai  franchi  la  mer  pour  vous  offrir  belle 
amendise.  Afin  de  racheter  le  méfait,  j'ai 
mis  mon  corps  en  péril  de  mort  et  je  vous 
ai  délivrés  du  monstre,  et  voici  que  j'ai 
conquis  Iseut  la  Blonde,  la  belle.  L'ayant 
conquise,  je  l'emporterai  donc  sur  ma  nef. 
Mais,  afin  que  par  les  terres  d'Irlande  et 
de  Cornouailles  se  répande  non  plus  la 
haiue.  mais  l'amour,  sachez  que  le  roi 
Marc,  mon  cher  seigneur,  l'épousera.  Voyez 
ici  cent  chevaliers  de  haut  paragè  prêts  à 
jurer  sur  les  reliques  des   saints  que  le  roi 


DE    1.  V    BELLE    AUX    CHEVEUX    D    OR        71 

Marc  vous  mande  paix  et  amour,  que  son 
désir  est  d'honorer  Iseut  comme  sa  chère 
femme  épousée,  et  que  tous  les  hommes  de 
Cornouailles  la  serviront  comme  leur  dame 
et  leur  reine.   » 

On  apporta  les  corps  saints  à  grand  joie, 
et  les  cent  chevaliers  jurèrent  qu'il  avait  dit 
vérité. 

Le  roi  prit  Iseut  par  la  main  et  demanda 
à  Tristan  s'il  la  conduirait  loyalement  à 
son  seigneur.  Devant  ses  cent  chevaliers 
et  devant  les  barons  d'Irlande,  Tristan  le 
jura.  Iseut  la  Blonde  frémissait  de  honte 
et  d'angoisse.  Ainsi.  Tristan,  l'ayant  con- 
quise, la  dédaignait  ;  le  beau  conte  du 
Cheveu  d'or  n'était  que  mensonge,  et  c'est 
à  un  autre  qu'il  la  livrait...  Mais  le  roi 
posa  la  main  droite  d'Iseut  dans  la  main 
droite  de  Tristan,  et  Tristan  la  retint  en 
signe  qu'il  se  saisissait  d'elle,  au  nom  du 
roi  de  Cornouailles. 

Ainsi,  pour  l'amour  du  roi  Marc,  par  la 
ruse  et  par  la  force,  Tristan  accomplit  la 
quête  de  la  Reine  aux  cheveux  d'or. 


IV 
LE  PHILTRE 


Nein,  ezn  was  nilit  mit  wine, 
doch  ez  im  glich  waere, 
ez  was  diu  wernde  swaere, 
diu  endelôse  herzenôt, 
von  der  si  beide  lagen  tôt. 

(Gottfried  de  Strasbourg.) 


Quand  le  temps  approcha  de  remettre 
Iseut  aux  chevaliers  de  Cornouailles,  sa 
mère  recueillit  des  herbes,  des  fleurs  et  des 
racines,  les  mêla  dans  du  vin,  et  brassa 
un  breuvage  puissant.  L'ayant  achevé  par 
science  et  magie,  elle  le  versa  dans  un  cou- 
tret  et  dit  secrètement  à  Brangien  : 

«  Fille,  tu  dois  suivre  Iseut  au  pays  du 
roi  Marc,  et  tu  l'aimes  d'amour  fidèle. 
Prends  donc  ce  coutret  de  vin  et  retiens  mes 
paroles.  Cache  le  de  telle  sorte  que  nul  œil 
ne  le  voie  et  que  nulle  lèvre  ne  s'en  appro- 
che. Mais  quand  viendront  la  nuit  nuptiale 


7Î  LE    PHILTRE 

et  l'instant  où  l'on  quitte  les  époux,  tu 
verseras  ce  vin  herbe  dans  une  coupe  et  tu 
la  présenteras,  pour  qu'ils  la  vident  ensem- 
ble, au  roi  Marc  et  à  la  reine  Iseut.  Prends 
garde,  ma  fille,  que  seuls  ils  puissent  goû- 
ter ce  breuvage.  Car  telle  est  sa  vertu  : 
ceux  qui  en  boiront  ensemble  s'aimeront 
de  tous  leur  sens  et  de  toute  leur  pensée, 
à  toujours,  dans  la  vie  et  dans  la  mort.  » 

Brangien  promit  à  la  reine  qu'elle  ferait 
selon   sa  volonté. 


La  nef,  tranclianl  les  vagues  profondes, 
emportait  Iseut.  Mais,  plus  elle  s'éloignait 
de  la  terre  d'Irlande,  plus  tristement  la 
jeune  tille  se  lamentait.  Assise  sous  la 
lente  où  elle  s'était  renfermée  avec  Bran- 
gien, sa  servante,  elle  pleurait  au  souve- 
nir de  son  pays.  Où  ces  étrangers  l'cnf raî- 
naient-ils?  Vers  qui:'  Vers  quelle  destinée:» 
Quand  Tristan  s'approchait  d'elle  cl  vou- 
lait l'apaiser  par  de  douces  paroles,  elle 
s'irritait,    le  repoussait,  cl  la  haine  gonflait 


LE    PHILTKK  75 

son  cœur.  Il  était  venu,  lui  le  ravisseur, 
lui,  le  meurtrier  du  Morholl;  il  l'avait  arra- 
chée par  ses  ruses  à  sa  mère  et  à  son  pays  ; 
il  n'avait  pas  daigné  la  garder  pour  lui- 
même,  et  voici  qu'il  l'emportait,  comme  sa 
proie,  sur  les  flots,  vers  la  terre  ennemie  ! 
«  Chétive  !  disait-elle,  maudite  soit  la  mer 
qui  me  porte  !  Mieux  aimerais -je  mourir 
sur  la  terre  où  je  suis  née  que  vivre  là- 
bas  ! . . .    » 

Un  jour,  les  vents  tombèrent,  et  les  voiles 
pendaient  dégonflées  le  long  du  mât.  Tris- 
tan fit  atterrir  dans  une  île,  et,  lassés  de 
la  mer,  les  cent  chevaliers  de  Cornouailles 
et  les  mariniers  descendirent  au  rivage. 
Seule  Iseut  était  demeurée  sur  la  nef,  et 
une  petite  servante.  Tristan  vint  vers  la 
reine  et  tâchait  de  calmer  son  cœur. 
Comme  le  soleil  brûlait  et  qu'ils  avaient 
soif,  ils  demandèrent  à  boire.  L'enfant 
chercha  quelque  breuvage,  tant  qu'elle  dé- 
couvrit le  coutret  confié  à  Brangiôn  par  la 
mère  d'Iseut.  «  J'ai  trouvé  du  vin  I  »  leur 
cria-t-elle.    Non,    ce    n'était    pas   du  vin  : 


70  LE    PHILTRE 

c'était  la  passion,  c'était  l'âpre  joie  et  l'an- 
goisse sans  fin,  et  la  mort.  L'enfant  rem- 
plit un  hanap  et  le  présenta  à  sa  maîtresse. 
Elle  but  à  longs  traits,  puis  le  tendit  à 
Tristan,  qui  le  vida. 

A  cet  instant.  Brangicn  entra  et  les  vit 
qui  se  regardaient  en  silence,  comme  éga- 
rés et  comme  ravis.  Elle  vit  devant  eux  le 
vase  presque  vide  et  le  hanap.  Elle  prit  le 
vase,  courut  à  la  poupe,  le  lança  dans  les 
vagues  et  gémit  : 

«  Malheureuse  !  maudit  soit  le  jour  où  je 
suis  née  et  maudit  le  jour  où  je  suis  montée 
sur  cette  nef!  Iseut,  amie,  et  vous,  Tristan, 
/    c'est  votre  mort  que  vous  ave/  bue  !  » 

De  nouveau  la  nef  cinglait  vers  Tinlagel. 
Il  semblait  à  Tristan  qu'une  ronce  vivace, 
aux  épines  aiguës,  aux  fleurs  odorantes, 
poussait  ses  racines  dans  le  sang  de  son 
cœur  et  par  de  forts  liens  enlaçait  au  beau 
corps  d'Iseut  son  corps  et  toute  sa  pensée, 
et  tout  son  désir.  11  songeait  :  «  Andrct, 
Denoalen,  Guenelon  et  Gondoïne,  félons 
qui  m'accusiez  de  convoiter  la  terre  du  roi 


LE    PHILTRE  77 

Marc,  ah  !  je  suis  plus  vil  encore,  et  ce 
n'est  pas  sa  terre  que  je  convoite  !  Bel 
oncle,  qui  m'avez  aimé  orphelin  avant 
même  de  reconnaître  le  sang  de  votre  sœur 
Blanchefleur,  vous  qui  me  pleuriez  tendre- 
ment, tandis  que  vos  bras  me  portaient 
jusqu'à  la  barque  sans  rames  ni  voile,  bel 
oncle,  que  n'avez-vous,  dès  le  premier  jour, 
chassé  l'enfant  errant  venu  pour  vous 
trahir  ?  Ah  !  qu'ai-je  pensé  ?  Iseut  est  votre 
femme,  et  moi  votre  vassal.  Iseut  est  votre 
femme,  et  moi  votre  fils.  Iseut  est  votre 
femme,  et  ne  peut  pas  m'aimer.  » 

Iseut  l'aimait.  Elle  voulait  le  haïr,  pour- 
tant: ne  l'avait- il  pas  vilement  dédaignée? 
Elle  voulait  le  haïr,  et  ne  pouvait,  irritée  en 
son  cœur  de  cette  tendresse  plus  doulou- 
reuse que  la  haine. 

Brangien  les  observait  avec  angoisse, 
plus  cruellement  tourmentée  encore,  car 
seule  elle  savait  quel  mal  elle  avait  causé. 
Deux  jours  elle  les  épia,  les  vit  repousser 
toute  nourriture,  tout  breuvage  et  tout 
réconfortse  chercher  commp  dps  aveugla 


70  LE    PHILTRE 

qui  marchent  à  tâtons  l'un  vers  l'autre, 
malheureux  quand  ils  languissaient  sépa- 
rés,  plus  malheureux  encore  quand,  réunis, 
ils  tremblaient  devant  l'horreur  du  premier 
aveu. 

Au  troisième  jour,  comme  Tristan  venait 
vers  la  tente,  dressée  sur  le  pont  de  la  nef, 
où  Iseut  était  assise.  Iseut  le  vit  s'approcher 
et  lui  dit  humblement  : 

■    Entrez  seigneur. 

—  Reine,  dit  Tristan,  pourquoi  m'avoir 
appelé  seigneur  ?  iNe  suis  je  pas  votre 
homme  lige,  au  contraire,  votre  vassal, 
pour  vous  révérer,  vous  servir  et  vous 
aimer  comme  ma  reine  et  ma  dame  ?  » 

Iseut  répondit  : 

«  Non,  tu  le  sais,  que  lu  es  mon  seigneur 
cl  mon  maître  !  Tu  le  sais  (pic  la  force  me 
domine  et  que  je  suis  ta  serve!  \h  !  que 
n'ai-jc  avive  naguère  les  plaies  du  jongleur 
blessé?  Que  n'ai-jc  laissé  périr  le  tueur 
du  monstre  dans  les  herbes  du  marécage? 
<hie  n'ai-je  asséné  sur  lui,  quand  il  gisait 
dans  le  bain,  le  coup  de  l'épée  déjà  bran- 


LE    PHILTRE  79 

die  ?  Hélas  !  je  ne  savais  pas  alors  ce  que  je 
sais  aujourd'hui  ! 

■ —  Iseut,  que  savez-vous  donc  aujour- 
d'hui ?  Qu'est-ce  donc  qui  vous  tourmente? 

—  Ah  !  tout  ce  que  je  sais  me  tourmente, 
et  tout  ce  que  je  vois.  Ce  ciel  me  tour- 
mente, et  cette  mer,  et  mon  corps,  et  ma 
vie  !  » 

Elle  posa  son  bras  sur  l'épaule  de  Tristan  : 
des  larmes  éteignirent  le  rayon  de  ses  yeux, 
ses  lèvres  tremblèrent.  Il  répéta  : 

«  Amie,  qu'est-ce  donc  qui  vous  tour- 
mente ?  » 

Elle  répondit  : 

«  L'amour  de  vous.    » 

Alors  il  posa  ses  lèvres  sur  les  siennes. 

Mais,  comme  pour  la  première  fois  tous 
deux  goûtaient  une  joie  d'amour,  Brangien, 
qui  les  épiait,  poussa  un  cri,  et  les  bras 
tendus,  la  face  trempée  de  larmes,  se  jeta 
à  leurs  pieds  : 

«  Malheureux  !  arrêtez-vous,  et  retour- 
nez, si  vous  le  pouvez  encore  !  Mais  non, 
la  voie  est  sans  retour,    déjà    la   force  de 


80  LE    PHILTRE 

l'amour  vous  entraine  et  jamais  plus  vous 
n'aurez  de  joie  sans  douleur.  C'est  le  vin 
herbe  qui  vous  possède,  le  breuvage 
d'amour  que  votre  mère,  Iseut,  m'avait 
confié.  Seul,  le  roi  Marc  devait  le  boire 
avec  vous  ;  mais  l'Ennemi  s'est  joué  de 
nous  trois,  et  c'est  vous  qui  avez  vidé  le 
hanap.  Ami  Tristan,  Iseut  amie,  en  châ- 
timent de  la  maie  garde  que  j'ai  faite,  je 
vous  abandonne  mon  corps,  ma  vie  ;  car, 
par  mon  crime,  dans  la  coupe  maudite  vous 
avez  bu  l'amour  et  la  mort  !   » 

Les  amants  s'étreignirent  ;  dans  leurs 
beaux  corps  frémissaient  le  désir  et  la  vie. 
Tristan  dit  : 

«   Vienne  donc  la  mort  !  » 

Et,  quand  le  soir  tomba,  sur  la  nef  qui 
bondissait  plus  rapide  vers  la  terre  du  roi 
Marc,  liés  à  jamais,  ils  s'abandonnèrent  à 
l'amour. 


BRAXGIEX  LIVREE  AUX  SERFS 

Sobre  toz  avrai  j:ran  valor, 
S'aitaU  camisa  m'es  dada, 
Ciim  Iseus  det  a  l'amador. 
(Jue  mais  nou  era  porîada. 

(Rambaui,  comte  d'Orange.) 

Le  roi  Marc  accueillit  Iseut  la  Blonde 
au  rivage.  Tristan  la  prit  par  la  main  et 
la  conduisit  devant  le  roi  ;  le  roi  se  sai- 
sit d'elle  en  la  prenant  à  son  tour  par  la 
main.  A  grand  honneur  il  la  mena  vers 
le  château  de  Tintagel,  et,  lorsqu'elle  pa- 
rut dans  la  salle  au  milieu  des  vassaux, 
sa  beauté  jeta  une  telle  clarté  que  les  murs 
s'illuminèrent,  comme  frappés  du  soleil 
levant.  Alors  le  roi  Marc  loua  les  hiron- 
delles qui,  par  belle  courtoisie,  lui  avaient 
porté  le  cheveu  d'or  ;  il  loua  Tristan  et 
les  cent  chevaliers  qui,  sur  la  nef  aventu- 
reuse, étaient  allés  lui  quérir  la  joie  de  ses 
yeux  et  de  son  cœur.   Hélas  !  la  nef  vous 

5. 


82  BRANGIEN    LIVREE    AUX    SERFS 

apporte,  à  vous  aussi,  noble  roi,  l'âpre 
deuil  et  les  forts  tourments. 

A  dix-huit  jours  de  là,  avant  convoqué 
tous  ses  barons,  il  prit  à  femme  Iseut  la 
Blonde.  Mais,  lorsque  vint  la  nuit,  Bran- 
gien,  atin  de  cacher  le  déshonneur  de  la 
reine  et  pour  la  sauver  de  la  mort,  prit  la 
place  d'Iseut  dans  le  lit  nuptial.  En  châti- 
ment de  la  maie  garde  qu'elle  avait  failc 
sur  la  mer  et  pour  l'amour  de  son  amie, 
elle  lui  sacrifia,  la  fidèle,  la  pureté  de  son 
corps  ;  l'obscurité  de  la  nuit  cacha  au  roi 
sa  ruse  et  sa  honte. 

Les  conteurs  prétendent  ici  que  Bran- 
gien,  n'avait  pas  jeté  dans  la  nier  le  flacon 
de  vin  berbé.  non  tout  à  l'ail  vidé  par  les 
amants  ;  mais  qu'au  malin,  après  que  sa 
daine  (ni  en  liée  à  son  tour  dans  le  lit  du 
roi  Marc,  Brangien  versa  dans  une  coupe 
ce  qui  restai!  du  philtre  el  la  présenta 
aux  époux  ;  que  Marc  y  bul  largement  et 
qu'Iseut  jeta  sa  part  à  la  dérobée.  Mais 
sache/,  seigneurs,  que  ces  conteurs  ont 
corrompu    l'histoire   et   l'onl    faussée.   S'ils 


BKANUIEN    LIVRÉE     VL\    SERFS  83 

ont  imaginé  ce  mensonge,  c  est  faule  de 
comprendre  le  merveilleux  amour  que  Marc 
porta  toujours  à  la  reine.  Certes,  comme 
vous  l'entendrez  bientôt,  jamais,  malgré 
l'angoisse,  le  tourment  el  les  terribles 
représailles,  Marc  ne  put  chasser  de  son 
cœur  Iseut  ni  Tristan  :  mais  sachez,  sei- 
gneurs, qu'il  n'avait  pas  bu  le  vin  herbe. 
Ni  poison,  ni  sortilège  ;  seule,  la  tendre 
noblesse  de  son  cœur  lui   inspira  d'aimer. 


Iseut  est  reine  et  semble  vivre  en  joie.  I 
Iseut  est  reine  el  \it  en  tristesse.  Iseut  a 
la  tendresse  du  roi  Marc,  les  barons  l'ho- 
norent, et  ceux  de  la  gent  menue  la  ché- 
rissent. Iseut  passe  le  jour  dans  ses  cham- 
bres richement  peintes  et  jonchées  de 
fleurs.  Iseut  a  les  nobles  joyaux,  les  draps 
de  pourpre  et  les  tapis  venus  de  Thes- 
salie,  les  chants  des  harpeurs,  cl  les  cour- 
tines où  sont  ouvrés  léopards,  alérions, 
papegauts  et  toutes  les  bêles  de  la  mer 
et  des  bois.    Iseut  a   ses  vives,    ses   belles 


8i  BRANGIEN    LIVREE    AUX    SERFS 

amours,  et  Tristan  auprès  d'elle,  à  loi- 
sir, et  le  jour  et  la  nuit  ;  car,  ainsi  que 
veut  la  coutume  chez  les  hauts  seigneurs, 
il  couche  dans  la  chambre  royale,  parmi 
les  privés  et  les  fidèles.  Iseut  tremble 
pourtant.  Pourquoi  trembler  ?  Ne  tient-elle 
pas  ses  amours  secrètes  ?  Qui  soupçonne- 
rait Tristan  ?  Qui  donc  soupçonnerait  un 
fils  ?  Qui  la  voit?  Qui  l'épie  ?  Quel  témoin  ? 
Oui,  un  témoin  l'épie,  Brangien  ;  Brangien 
la  guette  ;  Brangien  seule  sait  sa  vie,  Bran- 
gien la  tient  en  sa  merci.  Dieu  !  si,  lasse  de 
préparer  chaque  jour  comme  une  servante 
le  lit  où  elle  a  couché  la  première,  elles  les 
dénonçait  au  roi  !  si  Tristan  mourait  par 
sa  félonie  !...  Ainsi  la  peur  affole  la  reine. 
Non,  ce  n'est  pas  de  Brangien  la  fidèle, 
c'est  de  son  propre  cœur  que  vient  son 
tourment.  Ecoutez,  seigneurs,  la  grande  traî- 
trise qu'elle  médita  ;  mais  Dieu,  comme  vous 
l'entendrez,  la  prit  en  pitié  ;  vous  aussi, 
soyez-lui  compatissants  1 

Ce  jour-là,  Tristan  et  le   roi  chassaient 
au  loin,   et  Tristan  ne  connut  pas  ce  crime. 


BRANGIEN    LIVREE    AUX    SERFS  85 

Iseut  fit  venir  deux  serfs,  leur  promit  la 
franchise  et  soixante  besants  d'or,  s'ils  ju- 
raient de  faire  sa  volonté.  Ils  firent  le  ser- 
ment. 

«  Je  vous  donnerai  donc,  dit-elle,  une 
jeune  fille  ;  vous  l'emmènerez  dans  la  forêt, 
loin  ou  près,  mais  en  tel  lieu  que  nul  ne 
découvre  jamais  l'aventure  ;  là,  vous  la  tue- 
rez et  me  rapporterez  sa  langue.  Retenez, 
pour  me  les  répéter,  les  paroles  qu'elle 
aura  dites.  Allez  ;  à  votre  retour,  vous  serez 
des  hommes  affranchis  et  riches.  » 

Puis  elle  appela  Rrangien  : 

«  Amie,  tu  vois  comme  mon  corps  lan- 
guit et  souffre  ;  niras-tu  pas  chercher  dans 
la  forêt  les  plantes  qui  conviennent  à  ce 
mal  ?  Deux  serfs  sont  là,  qui  te  conduiront  ; 
ils  savent  où  croissent  les  herbes  efficaces. 
Suis-les  donc  ;  sœur,  sache-le  bien,  si  je 
t'envoie  à  la  forêt,  c'est  qu'il  y  va  de  mon 
repos  et  de  ma  vie  !  » 

Les  serfs  l'emmenèrent.  Venue  au  bois, 
elle  voulut  s'arrêter,  car  les  plantes  salu- 
taires    croissaient    autour    d'elle  en    suffi- 

5 


86  BRANGIEN    LIVREE    AUX    SEIll  S 

sance.  Mais  ils  l'entraînèrent  plus   loin    : 

«  Viens,  jeune  fille,  ce  n'est  pas  ici  le 
lieu  convenable.  » 

L'un  des  serfs  marchait  devant  elle,  sou 
compagnon  la  suivait.  Plus  de  sentier  frayé, 
mais  des  ronces,  des  épines  et  des  char- 
dons emmêles.  Alors  l'homme  qui  marchait 
le  premier  tira  son  épée  et  se  retourna  ; 
elle  se  rejeta  vers  l'autre  serf  pour  lui 
demander  aide  ;  il  tenait  aussi  1  epée  nue  à 
son  poing  et  dit  : 

«  Jeune  fdle.  il  nous  faut  te  tuer.  » 

Brangien  tomba  sur  l'herbe  et  ses  bras 
tentaient  d'écarter  la  pointe  des  épées. 
Elle  demandait  merci  d'une  voix  si  pi- 
toyable et  si  tendre  qu'ils  dirent  : 

«  Jeune  tille,  si  la  reine  Iseut,  ta  dame 
et  la  nôtre,  veut  que  tu  meures,  sans 
doute  lui  as-tu  fait  quelque  grand  tort.   > 

Elle  répondit  : 

«  Je  ne  sais,  amis  ;  je  ne  me  somiens 
que  d'un  seul  méfait.  Quand  nous  par 
limes  d'Irlande,  nous  emportions  chacune, 
comme    la    plus    chère    des    parures,   une 


BRANGIEN    LIVREE    AUX    SERFS  i!7 

chemise  blanche  comme  la  neige,  une  che- 
mise pour  notre  nuit  de  noces.  Sur  la 
mer,  il  advint  qu'Iseut  déchira  sa  chemise 
nuptiale,  et  pour  la  nuit  de  ses  noces,  je 
lui  ai  prêté  la  mienne.  Amis,  voilà  tout 
le  tort  que  je  lui  ai  fait.  Mais  puisqu'elle 
veut  que  je  meure,  dites-lui  que  je  lui 
mande  salut  et  amour,  et  que  je  la  remer- 
cie de  tout  ce  qu'elle  m'a  fait  de  bien  et 
d'honneur  depuis  qu'enfant,  ravie  par  des 
pirates,  j'ai  été  vendue  à  sa  mère  et  vouée 
à  la  servir.  Que  Dieu,  dans  sa  bonté,  garde 
son  honneur,  son  corps,  sa  vie  !  Frères, 
frappez  maintenant  ! 

Les  serfs  eurent  pitié  !  Ils  tinrent  conseil, 
et,  jugeant  que  peut-être  un  tel  méfait  ne 
valait  point  la  mort,  ils  la  lièrent  à  un 
arbre. 

Puis,  il  tuèrent  un  jeune  chien  :  l'un 
d'eux  lui  coupa  la  langue,  la  serra  dans 
un  pan  de  sa  gonelle,  et  tous  deux  repa- 
rurent ainsi  devant  Iseut. 

"  A-t-elle  parlé  ?demanda-t-elle,  anxieuse. 

—  Oui,   reine,   elle   a    parlé.   Elle  a    dit 


88  BRANGIEN    LIVREE    AUX    SERFS 

que  vous  étiez  irritée  à  cause  d'un  seul 
tort  :  vous  aviez  déchiré  sur  la  mer  une 
chemise  blanche  comme  neige  que  vous 
rapportiez  d'Irlande,  elle  vous  a  prêté  la 
sienne  au  soir  de  vos  noces.  C'était  là.  di- 
sait-elle, son  seul  crime.  Elle  vous  a  rendu 
grâce  pour  tant  de  bienfaits  reçus  de  vous 
dès  l'enfance,  elle  a  prié  Dieu  de  protéger 
votre  honneur  et  votre  vie.  Elle  vous  mande 
salut  et  amour.  Reine,  voici  sa  langue  que 
nous  vous  apportons. 

—  Meurtriers  !  cria  Iseut,  rendez-moi 
Brangien.  ma  chère  servante  !  Ne  saviez- 
vous  pas  qu'elle  était  ma  seule  amie  ?  Meur- 
triers, rendez-la-moi  ! 

—  Reine,  on  dit  justement  :  «  Femme 
change  en  peu  d'heures  ;  au  même  temps, 
femme  rit,  pleure,  aime.  hait.  »  Nous  l'a- 
vons tuée,  puisque  vous  l'avez  commandé  ! 

—  Comment  l'aurais-je  commandé  ?  Pour 
quel  méfait  ?  n'était-ce  pas  ma  chère  com- 
pagne, la  douce,  la  fidèle,  la  belle  ?  Vous 
le  saviez,  meurtriers  :  je  l'avais  envoyée 
chercher  des   herbes  salutaires    et  je  vous 


BRANGIEN'    LIVREE    AUX    SERFS  89 

l'ai  confiée,  pour  que  vous  la  protégiez  sur 
la  route.  Mais  je  dirai  que  vous  l'avez  tuée 
et  vous  serez  brûlés  sur  des  charbons. 

—  Reine,  sachez  donc  qu'elle  vit  et  que 
nous  vous  la  ramènerons  saine  et  sauve.  » 

Mais  elle  ne  les  croyait  pas,  et  comme 
égarée,  tour  à  tour  maudissait  les  meur- 
triers et  se  maudissait  elle  même.  Elle  re- 
tint l'un  des  serfs  auprès  d'elle,  tandis  que 
l'autre  se  hâtait  vers  l'arbre  où  Brangien 
était  attachée  : 

«  Belle,  Dieu  vous  a  l'ait  merci,  et  voilà 
que  votre  dame  vous  rappelle  !  » 

Quand  elle  parut  devant  Iseut,  Brangien 
s'agenouilla,  lui  demandant  de  lui  pardon- 
ner ses  torts  ;  mais  la  reine  était  aussi 
tombée  à  genoux  devant  elle,  et  toutes  deux, 
embrassées,  se  pâmèrent  longuement. 


VI 


LE  GRAND  PIN 


Isot  ma  drue,  I-ol  m'amie. 

En  vos  ma  mort,  en  vos  ma  vie  '. 

(Gotlfried  de  Strasbourg.) 


Ce  n'est  pas  Brangien  la  fidèle,  c'est 
eux-mêmes  que  les  amants  doivent  redou- 
ter. Mais  comment  leurs  cœurs  enivrés 
seraient-ils  vigilants  ?  L'amour  les  presse, 
comme  la  soif  précipite  vers  la  rivière  le 
cerf  sur  ses  fins  ;  ou  tel  encore,  après  un 
long  jeûne,  lepervier  soudain  lâché  fond 
sur  la  proie.  Hélas  !  amour  ne  se  peut  celer. 
Certes,  par  la  prudence  de  Brangien,  nul 
ne  surprit  la  reine  entre  les  bras  de  son 
ami  :  mais,  à  toute  heure,  en  tout  lieu, 
chacun  ne  voit-il  pas  comment  le  désir  les 
agite,    les    étreint,    déhorde   de    tous  leurs 


02  IE    GRAND    PIN 

sens  ainsi  que  le  vin  nouveau  ruisselle  de 
la  cuve  ? 

Déjà  les  quatre  félons  de  la  cour,  qui 
haïssaient  Tristan  pour  sa  prouesse,  rôdent 
autour  de  la  reine.  Déjà  ils  connaissent  la 
vérité  de  ses  belles  amours.  Ils  brûlent 
de  convoitise,  de  haine  et  de  joie.  Ils  por- 
teront au  roi  la  nouvelle  :  ils  verront  la 
tendresse  se  muer  en  fureur.  Tristan,  chassé 
ou  livré  à  la  mort,  et  le  tourment  de  la 
reine.  Ils  craignaient  pourtant  la  colère  de 
Tristan  ;  mais,  enfin,  leur  haine  dompta 
leur  terreur  ;  un  jour,  les  quatre  barons 
appelèrent  le  roi  Marc  à  parlement,  et  Àn- 
dret  lui  dit  : 

«  Beau  roi,  sans  doute  ton  cœur  s'irritera 
et  tous  quatre  nous  en  avons  grand  deuil  ; 
mais  nous  devons  te  révéler  ce  que  nous 
avons  surpris.  Tu  as  placé  ton  cœur  en 
Tristan  et  Tristan  veut  le  honnir.  Vaine- 
ment nous  l'avions  averti  :  pour  l'amour 
d'un  seul  homme,  lu  fais  fi  de  ta  parenté 
et  de  ta  baronnie  entière,  et  tu  nous  dé- 
laisses tous.    Sache  donc  que  Tristan  aime 


LE    GRAND    PIN  93 

la  reine  :  c'est  vérité  prouvée,  et  déjà  l'on 
en  dit  mainte  parole.  » 

Le  noble  roi  chancela  et  répondit  : 

«  Lâche  !  quelle  félonie  as-tu  pensée  ! 
Certes,  j'ai  placé  mon  cœur  en  Tristan.  Au 
jour  où  le  Morholt  vous  offrit  la  bataille, 
vous  baissiez  tous  la  tête,  tremblants  et 
pareils  à  des  muets  ;  mais  Tristan  l'affronta 
pour  l'honneur  de  cette  terre,  et  par  cha- 
cune de  ses  blessures  son  âme  aurait  pu 
s'envoler.  C'est  pourquoi  vous  le  haïssez, 
et  c'est  pourquoi  je  l'aime,  plus  que  toi, 
Andret,  plus  que  vous  tous,  plus  que  per- 
sonne. Mais  que  prétendez-AOus  avoir  dé- 
couvert ?  qu'avez-vous  vu  ?  qu'avez-vous 
entendu  ? 

—  Rien,  en  vérité,  seigneur,  rien  que 
tes  yeux  ne  puissent  voir,  rien  que  tes 
oreilles  ne  puissent  entendre.  Regarde, 
écoule,  beau  sire  ;  peut-être  il  en  est  temps 
encore.  » 

Et,  s'étant  retirés,  ils  le  laissèrent  à  loisir 
savourer  le  poison. 

Le  roi  Marc  ne  put  secouer  le  maléfice. 

5. 


04  LE    GRAND    PIN 

À  son  tour,  contre  son  cœur,  il  épia  son 
neveu,  il  épia  la  reine.  Mais  Brangien  s'en 
aperçut,  les  avertit,  et  vainement  le  roi 
tenta  d'éprouver  Iseut  par  des  ruses.  Il  s'in- 
digna bientôt  de  ce  vil  combat,  et,  compre- 
nant qu'il  ne  pourrait  plus  chasser  le  soup- 
çon, il  manda  Tristan  et  lui  dit  : 

«  Tristan,  éloigne-toi  de  ce  château  ;  et 
quand  tu  l'auras  quitté,  ne  sois  plus  si 
hardi  que  d'en  franchir  les  fossés  ni  les 
lices.  Des  félons  t'accusent  d'une  grande 
traîtrise.  Ne  m'interroge  pas  :  je  ne  saurais 
rapporter  leurs  propos  sans  nous  honnir 
tous  les  deux.  Ne  cherche  pas  des  paroles 
qui  m'apaisent  :  je  le  sens,  elles  resteraient 
vaines.  Pourtant,  je  ne  crois  pas  les  félons  : 
si  je  les  croyais,  ne  t'aurais-je  pas  déjà  jeté 
à  la  mort  honteuse  !  Mais  leurs  discours 
maléfiques  ont  troublé  mon  cœur,  et  seul 
ton  départ  le  calmera.  Pars,  sans  doute  je 
le  rappellerai  bientôt  ;  pars,  mon  lils  tou- 
jours cher  !  » 

Quand  les  félons  ouïrent  la  nouvelle  : 
«  11  est  parti,    dirent-ils   entre   eux,  il  est 


LE    GRAND    PIN 


parti,  l'enchanteur,  chassé  comme  un  lar- 
ron !  Que  peut-il  devenir  désormais  ?  Sans 
doute  il  passera  la  mer  pour  chercher  les 
aventures  et  porter  son  service  déloyal  à 
quelque  roi  lointain  !  » 

Non,  Tristan  n'eut  pas  la  force  de  partir  : 
et  quand  il  eut  franchi  les  lices  et  les  fossés 
du  château,  il  connut  qu'il  ne  pourrait 
s'éloigner  davantage  :  il  s'arrêta  dans  le 
bourg  même  de  Tintagel,  prit  hôtel  avec 
Gorvenal  dans  la  maison  d'un  bourgeois, 
et  languit,  torturé  par  la  fièvre,  plus  blessé  \ 
que  naguère,  aux  jours  où  l'épieu  du  Mor- 
holt  avait  empoisonné  son  corps.  Naguère, 
quand  il  gisait  dans  la  cabane  construite 
au  bord  des  flots  et  que  tous  fuyaient 
la  puanteur  de  ses  plaies,  trois  hommes 
pourtant  l'assistaient,  Gorvenal,  Dinas  de 
Lidan  et  le  roi  Marc.  Maintenant,  Gorvenal 
et  Dinas  se  tenaient  encore  à  son  chevet  ; 
mais  le  roi  Marc  ne  venait  plus,  et  Tristan 
gémissait  : 

«  Certes,  bel  oncle,   mon  corps  répand 
maintenant  l'odeur  d'un  venin  plus  repous- 


9C  LE    GRAND    PIX 

sant,  et  votre  amour  ne  sait  plus  surmonter 
votre  horreur.   » 

Mais,  sans  relâche,  dans  l'ardeur  de  la 
fièvre,  le  désir  l'entraînait,  comme  un  che- 
val emporté,  vers  les  tours  hien  closes  qui 
tenaient  la  reine  enfermée  ;  cheval  et  cava- 
lier se  brisaient  contre  les  murs  de  pierre  ; 
mais  cheval  et  cavalier  se  relevaient  et  re- 
prenaient sans  cesse  la  même  chevauchée. 

Derrière  les  tours  bien  closes,  Iseut  la 
Blonde  languit  aussi,  plus  malheureuse 
encore  :  car,  parmi  ces  étrangers  qui  l'é- 
pient, il  lui  faut  tout  le  jour  feindre  la 
joie  et  rire  ;  et,  la  nuit,  étendue  aux  côtés 
du  roi  Marc,  il  lui  faut  dompter,  immobile, 
l'agitation  de  ses  membres  et  les  tressauts 
de  la  fièvre.  Elle  veut  fuir  vers  Tristan. 
Il  lui  semble  qu'elle  se  lève  et  qu'elle 
court  jusqu'à  la  porte  ;  mais,  sur  le  seuil 
obscur,  les  félons  ont  tendu  de  grandes 
faulx  :  les  lames  affilées  et  méchantes  sai- 
sissent au  passage  ses  genoux  délicats.  Il  lui 
semble  qu'elle  tombe  et  que,  de  ses  genoux 
tranchés,   s'élancent  deux  rouges  fontaines. 


LE    GItAMD   PIN 


97 


Bientôt  les  amants  mourront,  si  nul  ne 
les  secourt.  Et  qui  donc  les  secourra,  sinon 
Brangien  ?  Au  péril  de  sa  vie,  elle  s'est 
glissée  vers  la  maison  où  Tristan  languit. 
Gorvenal  lui  ouvre  tout  joyeux,  et  pour 
sauver  les  amants,  elle  enseigne  une  ruse  à 
Tristan. 

Non,  jamais,  seigneurs,  vous  n'aurez  ouï 
parler  d'une  plus  belle  ruse  d'amour. 

Derrière  le  château  de  Tintagel,  un  ver- 
ger s  étendait,  vaste  et  clos  de  fortes  palis- 
sades. De  beaux  arbres  y  croissaient  sans 
nombre,  chargés  de  fruits,  d'oiseaux  et  de 
grappes  odorantes.  Au  lieu  le  plus  éloi- 
gné du  château,  tout  auprès  des  pieux  de 
la  palissade,  un  pin  s'élevait,  haut  et  droit, 
dont  le  tronc  robuste  soutenait  une  large 
ramure.  A  son  pied,  une  source  vive  :  l'eau 
s'épandait  d'abord  en  une  large  nappe, 
claire  et  calme,  enclose  par  un  perron  de 
marbre;  puis,  contenue  entre  deux  rives 
resserrées,  elle  courait  par  le  verger,  et, 
pénétrant  dans  l'intérieur  même  du  châ- 
teau, traversait  les  chambres  des  femmes. 


98  LE    GRAND    PIN 

Or.  chaque  soir,  Tristan,  par  le  conseil 
de  Brangien.  taillait  avec  art  des  morceaux 
décorée  et  de  menus  branchages.  Il  fran- 
chissait les  pieux  aigus,  et.  venu  sous  le 
pin,  jetait  les  copeaux  dans  la  fontaine. 
Légers  comme  l'écume,  ils  surnageaient  et 
coulaient  avec  elle,  et,  dans  les  chambres 
des  femmes.  Iseut  épiait  leur  venue.  Aussi- 
tôt, les  soirs  où  Brangien  avait  su  écarter  le 
roi  Marc  et  les  félons,  elle  s'en  venait  vers 
son  ami. 

Elle  s'en  vient,  agile  et  craintive  pour- 
tant, guettant  à  chacun  de  ses  pas  si  des 
félons  se  sont  embusqués  derrière  les  ar- 
bres. Mais  dès  que  Tristan  l'a  vue,  les  bras 
ouverts,  il  s'élance  vers  elle.  Alors,  la 
nuit  les  protège  et  l'ombre  amie  du  grand 
pin. 

«  Tristan,  dit  la  reine,  les  gens  de  mer 
n'assurent-ils  pas  que  ce  château  de  Tintagel 
est  enchanté  et  que,  par  sortilège,  deux  fois 
l'an,  en  hiver  et  en  été.  il  se  perd  et  dispa- 
raîl  aux  yeux?  Il  s'e>l  perdu  maintenant. 
\  est-ce  pa^  ici  le  verger  merveilleux  donl 


LE    GRAND    PIN  0!» 

parlent  les  lais  de  harpe  :  une  muraille 
d'air  l'enclôt  de  toutes  parts  ;  des  arbres 
fleuris,  un  sol  embaumé  ;  le  héros  y  vit  sans 
vieillir  entre  les  bras  de  son  amie,  et  nulle 
force  ennemie  ne  peut  briser  la  muraille 
d'air?  » 

Déjà,  sur  les  tours  de  Tintagel,  retentis- 
sent les  troupes  des  guetteurs  qui  annon- 
cent l'aube. 

«  Non,  dit  Tristan,  la  muraille  d'air  est 
déjà  brisée,  et  ce  n'est  pas  ici  le  verger 
merveilleux.  Mais,  un  jour,  amie,  nous 
irons  ensemble  au  pays  fortuné  dont  nul 
ne  retourne.  Là  s'élève  un  château  de 
marbre  blanc  :  à  chacune  de  ses  mille  fenê- 
tres, brille  un  cierge  allumé;  à  chacune, 
un  jongleur  joue  et  chante  une  mélodie 
sans  fin  ;  le  soleil  n'y  brille  pas,  et  pourtant 
nul  ne  regrette  sa  lumière  :  c'est  l'heureux 
pays  des  vivants.  » 

Mais  au  sommet  des  tours  de  Tintagel, 
l'aube  éclaire  les  grands  blocs  alternés  de 
sinople  et  d'azur. 


100  LE    GRAND    1M\ 

Iseut  a  recouvré  sa  joie  :  le  soupçon  de 
Marc  se  dissipe  et  les  félons  comprennent, 
au  contraire,  que  Tristan  a  revu  la  reine. 
Mais  Brangien  fait  si  bonne  garde  qu'ils 
épient  vainement.  Enfin,  le  duc  Andret,  que 
Dieu  honnisse  !  dit  à  ses  compagnons  : 

«  Seigneurs,  prenons  conseil  de  Frocin, 
le  nain  bossu.  Il  connaît  les  sept  arts,  la 
magie  et  toutes  manières  d'enchantements. 
Il  sait,  à  la  naissance  d'un  enfant,  obser- 
ver si  bien  les  sept  planètes  et  le  cours 
des  étoiles  qu'il  conte  par  avance  tous  les 
points  de  sa  vie.  Il  découvre,  par  la  puis- 
sance de  Bugibus  et  de  Noiron,  les  choses 
secrètes.  11  nous  enseignera,  s'il  veut,  les 
ruses  d'Iseut  la  Blonde.  » 

En  haine  de  beauté  et  de  prouesse,  le 
petit  homme  méchant  traça  les  caractères 
de  sorcellerie,  jeta  ses  charmes  et  ses  sorts, 
considéra  le  cours  d'Orion  cl  de  Lucifer, 
et  dit: 

«  Vivez  en  joie,  beaux  seigneurs  ;  cette 
nuit  vous  pourrez  les  saisir.  » 

Ils  le  niellèrent  devant  le  roi. 


LE    GRAND    PIN  101 

«  Sire,  dit  le  sorcier,  mandez  à  vos 
veneurs  qu'ils  mettent  la  laisse  aux  limiers 
et  la  selle  aux  chevaux  ;  annoncez  que  sept 
jours  et  sept  nuits  vous  vivrez  dans  la 
forêt,  pour  conduire  votre  chasse  et  vous 
me  pendrez  aux  fourches,  si  vous  n'enten- 
dez pas,  cette  nuit  même,  quels  discours 
Tristan  tient  à  la  reine.  >> 

Le  roi  fit  ainsi,  contre  son  cœur.  La 
nuit  tombée,  il  laissa  ses  veneurs  dans  la 
forêt,  prit  le  nain  en  croupe,  et  retourna 
vers  Tintagel.  Par  une  entrée  qu'il  savait. 
il  pénétra  dans  le  verger  et  le  nain  le  con- 
duisit sous  le  grand  pin. 

«  Beau  roi,  il  convient  que  vous  montiez 
dans  les  branches  de  cet  arbre.  Portez  là- 
haut  votre  arc  et  vos  flèches  :  ils  vous  ser- 
viront peut-être.  Et  tenez-vous  coi  :  vous 
n'attendrez  pas  longuement. 

—  Va-t'en,  chien  de  l'Ennemi  !  »  répon- 
dit Marc. 

Et  le  nain  s'en  alla,  emmenant  le  cheval. 

Il  avait  dit  vrai  ;  le  roi  n'attendit  pas 
longuement.    Cette    nuit,    la  lune   brillait. 


102  LE    GRAND    PIN 

claire  et  belle.  Caché  dans  la  ramure,  le 
roi  vit  son  neveu  bondir  par-dessus  les 
pieux  aigus.  Tristan  Aint  sous  l'arbre  et 
jeta  dans  l'eau  les  copeaux  et  les  bran- 
chages. Mais,  comme  il  s'était  penché  sur 
la  fontaine  en  les  jetant,  il  vit,  réfléchie 
dans  l'eau,  l'image  du  roi.  Ah!  s'il  pouvait 
arrêter  les  copeaux  qui  fuient!  Mais  non, 
ils  courent,  rapides,  par  le  verger.  Là- 
bas,  dans  les  chambres  des  femmes,  Iseut 
épie  leur  venue  ;  déjà,  sans  doute,  elle  les 
voit,  elle  accourt.  Que  Dieu  protège  les 
amants  ! 

Elle  Aient.  Assis,  immobile,  Tristan  la 
regarde,  et  dans  l'arbre,  il  entend  le  cris- 
sement de  la  flèche  qui  s'cncoche  dans  la 
corde  de  l'arc. 

Elle  vient,  agile  et  prudente  pourtant, 
comme  elle  avait  coutume.  «  Qu'est-ce 
donc  ?  pensa-t-elle.  Pourquoi  Tristan  n'ac- 
court il  pas  ce  soir  à  ma  rencontre  ?  aurait- 
il  vu  quelque  ennemi  ?  » 

Elle  s'arrête,  fouille  du  regard  les  four- 
rés noirs  ;   soudain,  à  la  clarté  de   la  lune, 


LE    GRAND    PIN  103 

elle  aperçut  à  son  tour  l'ombre  du  roi 
dans  la  fontaine.  Elle  montra  bien  la  sa- 
gesse des  femmes  en  ce  qu'elle  ne  leva 
point  les  yeux  vers  les  branches  de  l'arbre  : 
«  Seigneur  Dieu  !  dit-elle  tout  bas,  accor- 
dez-moi seulement  que  je  puisse  parler  la 
première  !  » 

Elle  s'approche  encore.  Ecoutez  comme 
elle  devance  et  prévient  son  ami  : 

«  Sire  Tristan,  qu'avez-vous  osé?  M'at- 
tirer  en  tel  lieu,  à  telle  heure  !  Maintes 
fois  déjà  vous  m'aviez  mandée,  pour  me 
supplier,  disiez-vous.  Et  par  quelle  prière':' 
Qu'attendez-vous  de  moi  ?  Je  suis  venue 
enfin,  car  je  n'ai  pu  l'oublier,  si  je  suis 
reine,  je  vous  le  dois.  Me  voici  donc  :  que 
voulez-vous  ? 

—  Reine,  vous  crier  merci,  afin  que  vous 
apaisiez  le  roi.   » 

Elle  tremble  et  pleure.  Mais  Tristan  loue 
le  Seignenr  Dieu,  qui  a  montré  le  péril  à 
son  amie. 

«  Oui  reine,  je  vous  ai  mandée  souvent 
et  toujours  en  vain  :  jamais,  depuis  que  le 


104  LE    GRAND    PIN 

roi  m'a  chassé,  vous  n'avez  daigne  venir  à 
mon  appel.  Mais  prenez  en  pitié  le  chétif 
que  voici  ;  le  roi  me  hait,  j'ignore  pour- 
quoi ;  mais  vous  le  savez  peut-être  ;  et  qui 
donc  pourrait  charmer  sa  colère,  sinon 
vous  seule,  reine  franche,  courtoise  Iseut, 
en  qui  son  cœur  se  fie  ? 

—  En  vérité,  sire  Tristan,  ignorez- vous 
encore  qu'il  nous  soupçonne  tous  les  deux? 
Et  de  quelle  traîtrise  !  faut-il.  par  sur- 
croît de  honte,  que  ce  soit  moi  qui  vous 
l'apprenne  ?  Mon  seigneur  croit  que  je 
vous  aime  d'amour  coupable.  Dieu  le  sait 
pourtant,  et,  si  je  mens,  qu'il  honnisse 
mon  corps  !  jamais  je  n'ai  donné  mon 
amour  à  nul  homme,  hormis  à  celui  qui 
le  premier  m'a  prise,  vierge,  entre  ses 
bras.  Et  vous  voulez,  Tristan,  que  j'im- 
plore du  roi  votre  pardon  ?  Mais  s'il  savait 
seulement  que  je  suis  venue  sous  ce 
pin,  demain  il  ferait  jeter  ma  cendre  aux 
vents  !  » 

Tristan  gémit  : 

«  Bel   oncle,  on   dit  :  «  Nul  n'est  vilain, 


LE    GRAND    PIN  105 

s'il  ne  fait  vilenie.  »  Mais,  en  quel  cœur  a 
pu  naître  un  tel  soupçon? 

—  Sire  Tristan,  que  voulez-vous  dire  ? 
Non,  le  roi  mon  seigneur  n'eût  pas  de 
lui-même  imaginé  telle  vilenie.  Mais  les 
félons  de  cette  terre  lui  ont  fait  accroire 
ce  mensonge,  car  il  est  facile  de  décevoir 
les  cœurs  loyaux.  Ils  s'aiment,  lui  ont-ils 
dit,  et  les  félons  nous  l'ont  tourné  à  crime. 
Oui,  vous  m'aimiez,  Tristan,  pourquoi  le 
nier:'  ne  suis-je  pas  la  femme  de  votre 
oncle  et  ne  vous  avais-je  pas  deux  fois 
sauvé  de  la  mort  ?  Oui,  je  vous  aimais  en 
retour  :  n'êtes- vous  pas  du  lignage  du  roi, 
et  n'ai-je  pas  ouï  maintes  fois  ma  mère 
répéter  qu'une  femme  n'aime  pas  son  sei- 
gneur tant  qu'elle  n'aime  pas  la  parenté  de 
son  seigneur  ?  C'est  pour  l'amour  du  roi 
que  je  vous  aimais,  Tristan  ;  maintenant 
encore,  s'il  vous  reçoit  en  grâce,  j'en  serai 
joyeuse.  Mais  mon  corps  tremble,  j'ai  grand '- 
peur,  je  pars,  j'ai  trop  demeuré  déjà.  » 

Dans  la  ramure,  le  roi  eut  pitié  et  sourit 
doucement.  Iseut  s'enfuit,  Tristan  la  rappelle  : 


10C  LE    GRAND    PIN 

«  Reine,  au  nom  du  Sauveur,  venez  à 
mon  secours,  par  charité  !  les  couards  vou- 
laient écarter  du  roi  tous  ceux  qui  l'aiment; 
ils  ont  réussi  et  le  raillent  maintenant. 
Soit  ;  je  m'en  irai  donc  hors  de  ce  pays, 
au  loin,  misérable  comme  j'y  vins  jadis  : 
mais,  tout  au  moins,  obtenez  du  roi  qu'en 
reconnaissance  des  services  passés,  afin  que 
je  puisse  sans  honte,  chevaucher  loin  d'ici 
il  me  donne  du  sien  assez  pour  acquitter 
mes  dépenses,  pour  dégager  mon  cheval  et 
mes  armes. 

—  Non,  Tristan,  vous  n'auriez  pas  dû 
m'adresser  cette  requête.  Je  suis  seule  sur 
cette  terre,  seule  en  ce  palais  où  nul  ne 
m'aime,  sans  appui,  à  la  merci  du  roi.  Si 
je  lui  dis  un  seul  mot  pour  vous,  ne  voyez- 
vous  pas  que  je  risque  la  mort  honteuse  ? 
Ajmi,  que  Dieu  vous  protège  !  Le  roi  vous 
hait  à  grand  tort.  Mais,  en  toute  terre  où 
vous  irez,  le  Seigneur  Dieu  vous  sera  un 
ami  vrai.   » 

Elle  part  et  fuit  jusqu'à  sa  chambre,   où 
Brangien   la  prend,   tremblante,    entre  ses 


LE    GRAND    PIN  107 

bras  :  la  reine  lui  dit  l'aventure.  Brangien 
s'écrie  : 

«  Iseut,  ma  dame,  Dieu  a  fait  pour  vous 
un  grand  miracle  !  11  est  père  compatis- 
sant et  ne  veut  pas  le  mal  de  ceux  qu'il 
sait  innocents.  » 

Sous  le  grand  pin,  Tristan,  appuyé  contre 
le  perron  de  marbre,  se  lamentait  : 

«  Que  Dieu  me  prenne  en  pitié  et  répare 
la  grande  injustice  que  je  souffre  de  mon 
cher  seigneur  !  » 

Quand  il  eut  franchi  la  palissade  du 
verger,  le  roi  dit  en  souriant  : 

«  Beau  neveu,  bénie  soit  cette  heure  ! 
Vois  :  la  lointaine  chevauchée  que  tu  pré- 
parais ce  matin,  elle  est  déjà  finie  !  » 

Là-bas,  dans  une  clairière  de  la  forêt, 
le  nain  Frocin  interrogeait  le  cours  des 
étoiles  ;  il  y  lut  que  le  roi  le  menaçait  de 
mort;  il  noircit  de  peur  et  de  honte,  enfla 
de  rage,  et  s'enfuit  prestement  vers  la  terre 
de  Galles. 


VII 


LE  NAIN  FROC  IN 


Wè  il'-m  selbin  getwer^e, 
Dai  er  den  edelio  man  Torrit! 
(liilhart  d'Oberg.) 


Le  roi  Marc  a  fait  sa  paix  avec  Tristan. 
Il  lui  a  donné  congé  de  revenir  au  château, 
et,  comme  naguère,  Tristan  couche  dans  la 
chamhre  du  roi  parmi  les  privés  et  le& 
fidèles.  A  son  gré,  il  y  peut  entrer,  il  en 
peut  sortir  :  le  roi  n'en  a  plus  souci.  Mais 
qui  donc  peut  longtemps  tenir  ses  amours 
secrètes  ? 

Marc  avait  pardonné  aux  félons,  et 
comme  le  sénéchal  Dinos  de  Lidan  avait 
un  jour  trouvé  dans  une  forêt  lointaine, 
errant  et  misérable,  le  nain  bossu,  il  le 
ramena  au  roi,  qui  eut  pitié  et  lui  pardonna 
son  méfait. 

G 


110  LE     NAIN     FROCIN 

Mais  sa  bonté  ne  fit  qu'exciter  la  haine 
des  barons  ;  ayant  de  nouveau  surpris  Tris- 
tan et  la  reine,  ils  se  lièrent  par  ce  serment  : 
Si  le  roi  ne  chassait  pas  son  neveu  hors  du 
pays,  ils  se  retireraient  dans  leurs  forts  châ- 
teaux, pour  le  guerroyer.  Ils  appelèrent  le 
roi  à  parlement  : 

«  Seigneur,  aime-nous,  hais-nous,  à  ton 
choix  ;  mais  nous  voulons  que  tu  chasses 
Tristan.  Il  aime  la  reine,  et  le  voit  qui 
veut  ;  mais  nous,  nous  ne  le  souffrirons 
plus.  » 

Le  roi  les  entend,  soupire,  baisse  le  front 
vers  la  terre,  se  tait. 

«  Non,  roi,  nous  ne  le  souffrirons  plus, 
car  nous  savons  maintenant  que  cette  nou- 
velle, naguère  étrange,  n'est  plus  pour  te 
surprendre  et  que  tu  consens  à  leur  crime. 
Que  feras-tu  ?  Délibère  et  prends  conseil. 
Pour  nous,  si  tu  n'éloignes  pas  ton  neveu 
sans  retour,  nous  nous  retirerons  sur  nos 
baronnics  et  nous  entraînerons  aussi  nos 
voisins  hors  de  ta  cour,  car  nous  ne  pou- 
vons   supporter   qu'ils    y    demeurent.    Tel 


LE     NAIN      FROC  IN  111 

est  le    choix    que  nous   t'offrons;    choisis 
donc  ! 

—  Seigneurs,  une  fois  j'ai  cru  aux  laides 
paroles  que  vous  disiez  de  Tristan,  et  je 
m'en  suis  repenti.  Mais  vous  êtes  mes  féaux, 
et  je  ne  veux  pas  perdre  le  service  de  mes 
hommes.  Conseillez-moi  donc,  je  vous  en 
requiers,  vous  qui  me  devez  le  conseil.  Vous 
savez  hien  que  je  fuis  tout  orgueil  et  toute 
démesure. 

—  Donc,  seigneur,  mandez  ici  le  nain 
Frocin.  Vous  vous  défiez  de  lui,  pour  l'aven- 
ture du  verger.  Pourtant,  n'avait-il  pas  lu 
dans  les  étoiles  que  la  reine  viendrait  ce  soir- 
là  sous  le  pin  ?  Il  sait  maintes  choses  ;  pre- 
nez son  conseil.  » 

11  accourut,  le  hossu  maudit,  et  Denolaen 
l'accola.  Kcoutez  quelle  trahison  il  enseigna 
au  roi  : 

«  Sire,  commande  à  ton  neveu  que 
demain,  dès  l'aube,  au  galop,  il  chevauche 
vers  Carduel  pour  porter  au  roi  Arthur  un 
bref  sur  parchemin,  bien  scellé  de  cire. 
Roi.   Tristan  couche  près  de    ton   lit.    Sors 


112  LE     NAIN       FROCIN 

de  ta  chambre  à  l'heure  du  premier  som- 
meil, et,  je  te  le  jure  par  Dieu  el  par  la  loi 
de  Rome,  s'il  aime  Iseut  de  fol  amour,  il 
voudra  venir  lui  parler  avant  son  départ  ; 
mais,  s'il  y  vient  sans  que  je  le  sache 
et  sans  que  tu  le  voies,  alors  tue  moi. 
Pour  le  reste,  laisse  moi  mener  l'aventure 
à  ma  guise  et  garde-toi  seulement  de  par- 
ler à  Tristan  de  ce  message  avant  l'heure 
du  coucher. 

-  Oui.   répondit  Marc,  qu'il  en  soit  fait 
ainsi  !  » 

Alors  le  nain  fit  une  laide  félonie,  il 
entra  chez  un  boulanger  et  lui  prit  pour 
quatre  deniers  de  fleur  de  farine  qu'il 
cacha  dans  le  giron  de  sa  robe.  Ah  !  qui 
se  fût  jamais  avisé  de  telle  traîtrise?  La 
nuit  venue,  quand  le  roi  eut  pris  son  repas 
et  que  ses  hommes  furent  endormis  par  la 
vaste  salle  voisine  de  sa  chambre,  Tristan 
s'en  vint,  comme  il  avait  coutume,  au  cou- 
cher du  roi  Marc. 

«  l>eau  neveu,  faites  ma  volonté  :  vous 
chevaucherez  vers  le  roi  Arthur  jusqu'à  Car 


LE     NAIN      l'ROCIN  113 

duel,  et  vous  lui  ferez  déplier  ce  bref.  Saluez- 
le  de  ma  part  et  ne  séjournez  qu'un  jour 
auprès  de  lui. 

— ■  Roi,  je  le  porterai  deEiain. 

—  Oui,  demain,  avant  que  le  jour  se 
lève.  » 

Voilà  Tristan  en  grand  émoi.  De  son  lit 
au  lit  de  Marc  il  y  avait  bien  la  longueur 
d'une  lance.  Un  désir  furieux  le  prit  de 
parler  à  la  reine,  et  il  se  promit  en  son 
coeur  que,  vers  l'aube,  si  Marc  dormait,  il 
se  rapprocherait  d'elle.  Ah  !  Dieu!  la  folle 
pensée  ! 

Le  nain  couchait,  comme  il  avait  cou- 
tume, dans  la  chambre  du  roi.  Quand  il 
crut  que  tous  dormaient,  il  se  leva  et  ré- 
pandit entre  le  lit  de  Tristan  et  celui  de  la 
reine  la  fleur  de  farine  :  si  l'un  des  deux 
amants  allait  rejoindre  l'autre,  la  farine 
garderait  la  forme  de  ses  pas.  Mais,  comme 
il  l'éparpillait,  Tristan,  qui  restait  éveillé, 
le  vit. 

«  Qu'est-ce  à  dire?  ce  nain  n'a  pas  cou- 
tume  de  me  servir  pour  mon  bien  ;  mais 

G. 


\{\  LE     NAIN     FROC1N 

il  sera  déçu  :  bien  fou  qui  lui  laisserait 
prendre  l'empreinte  de  ses  pas  !  » 

A  minuit,  le  roi  se  leva  et  sortit,  suivi 
du  nain  bossu.  11  faisait  noir  dans  la  cham- 
bre  :  ni  cierge  allumé,  ni  lampe.  Tristan 
se  dressa  debout  sur  son  lit.  Dieu  !  pour- 
quoi eut-il  cette  pensée?  Il  joint  les  pieds, 
estime  la  distance,  bondit  et  retombe  sur 
le  lit  du  roi.  Hélas!  la  veille,  dans  la 
forêt,  le  boutoir  d'un  grand  sanglier  lavait 
navré  à  la  jambe,  et,  pour  son  malheur,  la 
blessure  n'était  point  bandée.  Dans  l'effort 
de  ce  bond,  elle  s'ouvre,  saigne,  mais  Tris- 
tan ne  voit  pas  le  sang  qui  fuit  et  rougit 
les  draps.  El  dehors,  à  la  lune,  le  nain,  par 
son  art  de  sortilège,  connut  que  les  amants 
étaient  réunis.  11  en  trembla  de  joie  et  dit 
au  roi  : 

«  Va,  el  maintenant,  si  tune  les  surprends 
pas  ensemble,  fais-moi  pendre  !  » 

Ils  viennent  donc  vers  la  chambre,  le 
roi,  le  nain  el  les  quatre  félons.  Mais  Tris- 
tan les  ;i  entendus  :  il  se  relève,  s'élance, 
atteint  son  lit...  Hélas!  au  passage,  le  sang 


LE    NAIN     FROC  IN  115 

a  malcment  coulé  de  la  blessure  sur  la 
farine. 

Voici  le  roi,  les  barons,  et  le  nain,  qui 
porte  une  lumière.  Tristan  et  Iseut  feignaient 
de  dormir  ;  ils  étaient  restes  seuls  dans  la 
chambre,  avec  Perinis,  qui  couchait  aux 
pieds  de  Tristan  et  ne  bougeait  pas.  Mais  le 
roi  voit  sur  le  lit  les  draps  tout  vermeils  et, 
sur  le  sol,  la  fleur  de  farine  trempée  de  sang 
frais. 

Alors  les  quatre  barons,  qui  haïssaient 
Tristan  pour  sa  prouesse,  le  maintiennent 
sur  son  lit,  et  menacent  la  reine  et  la  rail- 
lent, la  narguent  et  lui  promettent  bonne 
justice.  Ils  découvrent  la  blessure  qui  sai- 
gne : 

«  Tristan,  dit  le  roi,  nul  démenti  ne  vau- 
drait désormais  ;  vous  mourrez  demain.  » 

Il  lui  crie  : 

«  Accordez-moi  merci,  seigneur  !  Au  nom 
du  Dieu  qui  souffrit  la  Passion,  seigneur, 
pitié  pour  nous  ! 

—  Seigneur,  venge- loi  !  répondent  les 
félons. 


110  LE     NAIN     FROC IN 

—  Bel  oncle,  ce  n'est  pas  pour  moi  que  je 
vous  implore:  que  m'importe  de  mourir? 
Certes,  n'était  la  crainte  de  vous  courrou- 
cer, je  vendrais  cher  cet  affront  aux  couards 
qui,  sans  votre  sauvegarde,  n'auraient  osé 
toucher  mon  corps  de  leurs  mains  ;  mais, 
par  respect  et  pour  l'amour  de  vous,  je  me 
livre  à  votre  merci  ;  faites  de  moi  selon 
votre  plaisir.  Me  voici,  seigneur,  mais  pitié 
pour  la  reine  !  » 

Et  Tristan  s'incline  et  s'humilie  à  ses 
pieds. 

«  Pitié  pour  la  reine,  car  s'il  est  un 
homme,  en  ta  maison  assez  hardi  pour 
soutenir  ce  mensonge  que  je  l'ai  aimée 
d'amour  coupahle,  il  me  trouvera  dehout 
devant  lui  en  champ  clos.  Sire,  grâce  pour 
elle,  au  nom  du  seigneur  Dieu  !  » 

Mais  les  trois  harons  l'ont  lié  de  cordes, 
lui  et  la  reine,  Ah  !  s'il  avait  su  qu'il  ne 
sciait  pas  admis  à  prouver  son  innocence 
cncomhat  singulier,  on  l'eût  démembré  vif 
avant  qu'il  eût  souffert  d'être  lié  vilement. 

Mais   il   se  fiait  en   Dieu   et  savait  qu'en 


LE    NAIN    FROCIN  117 

champ  clos  nul  n'oserait  brandir  une  arme 
contre  lui.  Et,  certes,  il  se  fiait  juste- 
ment en  Dieu.  Quand  il  jurait  qu'il  n'avait 
jamais  aimé  la  reine  d'amour  coupable, 
les  félons  riaient  de  l'insolente  imposture. 
Mais  je  vous  appelle,  seigneurs,  vous  qui 
savez  la  vérité  du  philtre  bu  sur  la  mer  et 
qui  comprenez,  disait-il  mensonge?  Ce  n'est 
pas  le  fait  qui  prouve  le  crime,  mais  le 
jugement.  Les  hommes  voient  le  fait,  mais 
Dieu  voit  les  cœurs,  et,  seul,  il  est  vrai 
juge.  Il  a  donc  institué  que  tout  homme 
accusé  pourrait  soutenir  son  droit  par  ba- 
taille, et  lui-même  combat  avec  l'innocent. 
C'est  pourquoi  Tristan  réclamait  justice  et 
bataille  et  se  garda  de  manquer  en  rien  au 
roi  Marc.  Mais  s'il  avait  pu  prévoir  ce  qui 
advint,  il  aurait  tué  les  félons.  Ah!  Dieu  ! 
pourquoi  ne  les  tua-t-il  pas? 


VIII 


LE    SAUT   DE   LA    CHAPELLE 


Qui  voit  Soq   :ors  et  sa  façon. 
Trop  par  avroit  le  cuer  félon 
Qui  nen  avroit  d'Iseut  pitié. 
(Béroul.) 


Par  la  cité,  dans  la  nuit  noire,  la  nouvelle 
court  :  Tristan  et  la  reine  ont  été  saisis  ;  le 
roi  veut  les  tuer.  Riches  bourgeois  et  petites 
gens,  tous  pleurent. 

«  Hélas  !  nous  devons  bien  pleurer!  Tris- 
tan, hardi  baron,  mourrez-vous  donc  par 
si  laide  traîtrise  ?  Et  \ous,  reine  franche, 
reine  honorée,  en  quelle  terre  naîtra  jamais 
fille  de  roi  si  belle,  si  chère  ?  C'est  donc 
là,  nain  bossu,  l'œuvre  de  tes  devinail- 
les  ?  Qu'il  ne  voie  jamais  la  face  de  Dieu, 
celui  qui,  t' ayant  trouvé,  n'enfoncera  pas 
son  épieu  dans  ton  corps  !  Tristan,  bel  ami 


120  LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE 

cher,  quand  le  Morholt,  venu  pour  ravir 
nos  enfants,  prit  terre  sur  ce  rivage,  nul 
de  nos  barons  n'osa  s'armer  contre  lui,  et 
tous  se  taisaient,  pareils  à  des  muets.  Mais 
vous,  Tristan,  vous  avez  fait  le  combat  pour 
nous  tous,  hommes  de  Cornouailles,  et  vous 
avez  tué  le  Morholt  ;  et  lui  vous  navra 
d'un  épieu  dont  vous  avez  manqué  mourir 
pour  nous.  Aujourd'hui,  en  souvenir  de 
ces  choses,  devrions-nous  consentir  à  votre 
mort  ?  » 

Les  plaintes,  les  cris,  montent  par  la  cité; 
tous  courent  au  palais.  Mais  tel  est  le  cour- 
roux du  roi  qu'il  n'y  a  si  fort  et  si  fier  baron 
qui  ose  risquer  une  seule  parole  pour  le 
fléchir. 

Le  jour  approche,  la  nuit  s'en  va.  Avant 
le  soleil  levé,  Marc  chevauche  hors  de  la 
ville,  au  lieu  où  il  avait  coutume  de  tenir 
ses  plaids  et  déjuger.  Il  commande  qu'on 
creuse  une  fosse  en  terre  et  qu'on  y  amasse 
des  sarments  noueux  et  tranchants  et  dos 
épines  blanches  et  noires,  arrachées  avec 
leurs  racines. 


LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE  121 

A  l'heure  de  prime,  il  fait  crier  un  ban 
par  le  pays  pour  convoquer  aussitôt  les 
hommes  de  Gornouailles.  Ils  s'assemblent 
à  grand  bruit  :  nul  qui  ne  pleure,  hormis 
le  nain  de  Tintagel.  Alors  le  roi  leur  parla 
ainsi  : 

«  Seigneurs,  j'ai  fait  dresser  ce  bûcher 
d'épines  pour  Tristan  et  pour  la  reine,  car 
ils  ont  forfait.    » 

Mais  tous  lui  crièrent  : 

«  Jugement,  roi  !  le  jugement  d'abord, 
l'escondit  et  le  plaid  !  Les  tuer  sans  juge- 
ment, c'est  honte  et  crime.  Roi,  répit  et 
merci  pour  eux  1  » 

Marc  répondit  en  sa  colère  : 

«  Non,  ni  répit,  ni  merci,  ni  plaid,  ni 
jugement  !  Par  ce  Seigneur  qui  créa  le 
monde,  si  nul  m'ose  encore  requérir  de 
telle  chose,  il  brûlera  le  premier  sur  ce 
brasier!  » 

Il  ordonne  qu'on  allume  le  feu  et  qu'on 
aille  quérir  au  château  Tristan  d'abord. 

Les  épines  flambent,  tous  se  taisent,  le 
roi  attend. 

7 


122  LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE 

Les  valets  ont  couru  jusqu'à  la  chambre 
où  les  amants  sont  étroitement  gardés.  Ils 
entraînent  Tristan  par  ses  mains  liées  de 
cordes.  Par  Dieu  !  ce  fut  vilenie  de  l'entra- 
ver ainsi  !  11  pleure  sous  l'affront  ;  mais  de 
quoi  lui  servent  ses  larmes  ?  On  l'emmène 
honteusement  ;  et  la  reine  s'écrie,  presque 
folle  d'angoisse  : 

«  Être  tuée,  ami,  pour  que  vous  soyez 
sauvé,  ce  serait  grande  joie  !  » 

Les  gardes  et  Tristan  descendent  hors  de 
la  ville,  vers  le  bûcher.  Mais,  derrière  eux, 
un  cavalier  se  précipite,  les  rejoint,  saule 
à  bas  du  destrier  encore  couranl  :  c'est 
Dinas,  le  bon  sénéchal.  Au  bruit  de  l'aven- 
ture, il  s'en  venait  de  son  château  de  Lidan, 
cl  l'écume,  la  sueur  et  le  sang  ruisselaient 
aux  flancs  de  son  cheval  : 

«  Fils,  je  me  hâte  vers  le  plaid  du  roi. 
Dieu  m'accordera  peut-être  d'y  ouvrir  tel 
conseil  qui  vous  aidera  tous  deux  ;  déjà  il 
me  permet  du  moins  de  te  servir  par  une 
menue  courtoisie.  Ami,  dit-il  aux  valets, 
je  veux  que   vous  le   meniez   sans   ces  en- 


LE    SAUT   DE    LA    CHAPELLE  123 

traves,  —  et  Dinas  trancha  les  cordes  hon- 
teuses ;  —  s'il  essayait  de  fuir,  ne  tenez-vous 
pas  vos  épées  ?  » 

Il  baise  Tristan  sur  les  lèvres,  remonte  en 
selle,  et  son  cheval  l'emporte. 

Or,  écoutez  comme  le  Seigneur  Dieu  est 
plein  de  pitié.  Lui,  qui  ne  veut  pas  la  mort 
du  pécheur,  il  reçut  en  gré  les  larmes  et 
la  clameur  des  pauvres  gens  qui  le  sup- 
pliaient pour  les  amants  torturés.  Près  de 
la  route  où  Tristan  passait,  au  faite  d'un  roc 
et  tournée  vers  la  bise,  une  chapelle  se  dres- 
sait sur  la  mer. 

Le  mur  du  chevet  était  posé  au  ras  d'une 
falaise,  haute,  pierreuse,  aux  escarpements 
aigus  ;  dans  l'abside,  sur  le  précipice,  était 
une  verrière,  œuvre  habile  d'un  saint.  Tris- 
tan dit  à  ceux  qui  le  menaient  : 

«  Seigneurs,  voyez  cette  chapelle  ;  per- 
mettez que  j'y  entre.  Ma  mort  est  prochaine, 
je  prierai  Dieu  qu'il  ait  merci  de  moi,  qui 
l'ai  tant  offensé.  Seigneurs,  la  chapelle  n'a 
d'autre  issue  que  celle-ci  ;  chacun  de  vous 


12i  LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE 

lient  son  épée  ;  vous  savez  bien  que  je  ne 
puis  passer  que  par  cette  porte,  et  quand 
j'aurai  prié  Dieu,  il  faudra  bien  que  je  me 
remette  entre  vos  mains  !  » 

L'un  des  gardes  dit  : 

«  Nous  pouvons  bien  le  lui  permettre.  » 

Ils  le  laissèrent  entrer.  Il  court  par  la 
cbapelle,  franchit  le  chœur,  parvient  à  la 
verrière  de  l'abside,  saisit  la  fenêtre,  l'ou- 
vre et  s'élance...  Plutôt  cette  chute  que 
la  mort  sur  le  bûcher,  devant  telle  assem- 
blée ! 

Mais  sachez,  seigneurs,  que  Dieu  lui  fit 
belle  merci  ;  le  vent  se  prend  en  ses  vête- 
ments, le  soulève,  le  dépose  sur  une  large 
pierre  au  pied  du  rocher.  Les  gens  de  Cor- 
nouailles  appellent  encore  cette  pierre  le 
«  Saut  de  Tristan  ». 

Et  devant  l'église  les  autres  l'attendaient 
toujours.  Mais  pour  néant,  car  c'est  Dieu 
maintenant  qui  l'a  pris  en  sa  garde.  Il  fuit: 
le  sable  meuble  croule  sous  ses  pas.  11 
tombe,  se  retourne,  voit  au  loin  le  bûcher  : 
l.i  flamme  bruit,  la  fumée  monte.  Il  fuit. 


LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE  125 

L'épée  ceinte,  à  bride  abattue,  Gorvenal 
s'était  échappé  de  la  cité  :  le  roi  l'aurait 
fait  brûler  en  place  de  son  seigneur.  Il 
rejoignit  Tristan  sur  la  lande,  et  Tristan 
s'écria  : 

«  Maître!  Dieu  m'a  accordé  sa  merci.  Ah! 
chétif,  à  quoi  bon?  Si  je  n'ai  Iseut,  rien  ne 
me  vaut.  Que  ne  me  suis-je  plutôt  brisé 
dans  ma  chute  !  J'ai  échappé,  Iseut,  et  l'on 
va  te  tuer.  On  la  brûle  pour  moi  :  pour  elle, 
je  mourrai  aussi.  » 

Gorvenal  lui  dit  : 

«  Beau  sire,  prenez  réconfort,  n'écoutez 
pas  la  colère.  Voyez  ce  buisson  épais,  en- 
clos d'un  large  fossé  :  cachons-nous  là  :  les 
gens  passent  nombreux  sur  cette  route  ;  ils 
nous  renseigneront,  et,  si  l'on  brûle  Iseut, 
fils,  je  jure  par  Dieu,  le  fils  de  Marie,  de  ne 
jamais  coucher  sous  un  toit  jusqu'au  jour 
où  nous  l'aurons  vengée. 

—  Beau  maître,  je  n'ai  pas  mon  épée. 

—  La  voici,  je  te  l"ai  apportée. 

—  Bien,  maître;  je  ne  crains  plus  rien, 
fors  Dieu. 


12<j  LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE 

—  Fils,  j'ai  encore  sous  ma  gonelle  telle 
chose  qui  te  réjouira  :  ce  haubert  solide  et 
léger,  qui  pourra  te  servir. 

—  Donne,  beau  maître.  Par  ce  Dieu  en 
qui  je  crois,  je  vais  maintenant  délivrer 
mon  amie. 

—  Non,  ne  te  hâte  point,  dit  Gorvenal. 
Dieu  sans  doute  te  réserve  quelque  plus 
sûre  vengeance.  Songe  qu'il  est  hors  de 
ton  pouvoir  d'approcher  du  bûcher  ;  les 
bourgeois  l'entourent  et  craignent  le  roi  : 
tel  voudrait  bien  ta  délivrance,  qui,  le  pre- 
mier, te  frappera.  Fils,  on  dit  bien  :  Folie 
n'est  pas  prouesse.  Attends...  » 

Or.  quand  Tristan  s'était  précipité  de  la 
falaise,  un  pauvre  homme  de  la  gent  me- 
nue l'avait  vu  se  relever  et  fuir.  Il  avait 
couru  vers  Tintagel  et  s'était  glissé  jusqu'en 
la  chambre  d'Iseut  : 

«  Reine,  ne  pleurez  plus.  Votre  ami  s'est 
échappé  ! 

-  Dieu,  dit-elle,  en  soit  remercié!  Main- 
tenant, qu'ils  me  lient  ou  me  délient,  qu'ils 


LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE  127 

m'épargnent  ou  qu'ils  me  tuent,  je  n'en  ai 
plus  souci  !  » 

Or,  les  félons  avaient  si  cruellement  serré 
les  cordes  de  ses  poignets  que  le  sang  jail- 
lissait. Mais  souriante,  elle  dit  : 

«  Si  je  pleurais  pour  cette  souffrance, 
alors  qu'en  sa  bonté  Dieu  vient  d'arracher 
mon  ami  à  ces  félons,  certes,  je  ne  vaudrais 
guère  !  » 

Quand  la  nouvelle  parvint  au  roi  que 
Tristan  s'était  échappé  par  la  verrière,  il 
blêmit  de  courroux  et  commanda  à  ses 
hommes  de  lui  amener  Iseut. 

On  l'entraîne  ;  hors  de  la  salle,  sur  le  seuil, 
elle  apparaît  ;  elle  tend  ses  mains  délicates, 
d'où  le  sang  coule.  Une  clameur  monte  par 
la  rue  :  «  0  Dieu,  pitié  pour  elle  !  Reine 
franche,  reine  honorée,  quel  deuil  ont  jeté 
sur  cette  terre  ceux  qui  vous  ont  livrée  ! 
Malédiction  sur  eux  !  » 

La  reine  est  traînée  jusqu'au  bûcher  d'é- 
pines, qui  flambe.   Alors,   Dinas,  seigneur 
de  Lidan,  se  laissa  choir  aux  pieds  du  roi  : 
«   Sire,  écoute-moi  ;  je  t'ai  servi  longue- 


128  LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE 

ment,  sans  vilenie,  en  loyauté,  sans  en  re- 
tirer nul  profit  :  car  il  n'est  pas  un  pauvre 
homme,  ni  un  orphelin,  ni  une  vieille 
femme,  qui  me  donnerait  un  denier  de  la 
sénéchaussée  que  j'ai  tenue  toute  ma  vie. 
En  récompense,  accorde-moi  que  tu  rece- 
vras la  reine  à  merci.  Tu  veux  la  brûler 
sans  jugement  :  c'est  forfaire,  puisqu'elle 
ne  reconnaît  pas  le  crime  dont  tu  l'accuses. 
Songes -y.  d'ailleurs.  Si  tu  brûles  son  corps, 
il  n'y  aura  plus  de  sûreté  sur  ta  terre  : 
Tristan  s'est  échappé  ;  il  connaît  bien  les 
plaines,  les  bois,  les  gués,  les  passages, 
et  il  est  hardi.  Certes,  tu  es  son  oncle,  et  il 
ne  s'attaquera  pas  à  toi  ;  mais  tous  les  ba- 
rons, les  vassaux,  qu'il  pourra  surprendre, 
il  les  tuera.  » 

Et  les  quatre  félons  pâlissent  à  l'enten- 
dre :  déjà  ils  voient  Tristan  embusqué,  qui 
les  guette. 

«  Roi,  dit  le  sénéchal,  s'il  <\st  vrai  que 
je  l'ai  bien  servi  toute  ma  vie,  livre-moi 
Iseut  :  je  répondrai  d'elle  comme  son  garde 
et  son  garant,    o 


LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE  129 

Mais  le  roi  prit  Dinas  par  la  main  et  jura 
par  le  nom  des  saints  qu'il  ferait  immédiate 
justice. 

Alors  Dinas  se  releva  : 

«  Roi,  je  m'en  retourne  à  Lidan,  et  je 
renonce  à  votre  service.  » 

Iseut  lui  sourit  tristement.  Il  monte  sur 
son  destrier  et  s'éloigne,  marri  et  morne,  le 
front  baissé. 

Iseut  se  tient  debout  devant  la  flamme. 
La  foule,  alentour,  crie,  maudit  le  roi,  mau- 
dit les  traîtres.  Les  larmes  coulent  le  long 
de  sa  face.  Elle  est  vêtue  d'un  étroit  bliaut 
gris,  où  court  un  filet  d'or  menu:  un  fil 
d'or  est  tressé  dans  ses  cheveux,  qui  tombent 
jusqu'à  ses  pieds.  Qui  pourrait  la  voir  si 
belle  sans  la  prendre  en  pitié  aurait  un  cœur 
de  félon.  Dieu!  comme  ses  bras  sont  étroi- 
tement liés  ! 

Or,  cent  lépreux,  déformés,  la  chair  ron- 
gée et  toute  blanchâtre,  accourus  sur  leurs 
béquilles  au  claquement  des  crécelles,  se 
pressaient  devant  le  bûcher,  et,  sous  leurs 


130  LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE 

paupières  enflées  leurs  yeux  sanglants  jouis- 
saient du  spectacle. 

Yvain,  le  plus  hideux  des  malades,  cria 
au  roi  d'une  voix  aiguë  : 

«  Sire,  tu  veux  jeter  ta  femme  en  ce  bra- 
sier; c'est  bonne  justice,  mais  trop  brève. 
Ce  grand  feu  l'aura  vite  brûlée,  ce  grand 
vent  aura  vite  dispersé  sa  cendre.  Et,  quand 
cette  flamme  tombera  tout  à  l'heure,  sa 
peine  sera  finie.  Yeux-tu  que  je  t'enseigne 
pire  châtiment,  en  sorte  qu'elle  vive,  mais 
à  grand  déshonneur,  et  toujours  souhaitant 
la  mort  ?  Roi,  le  veux-tu  ?  » 

Le  roi  répondit  : 

«  Oui,  la  vie  pour  elle,  mais  à  grand 
déshonneur  et  pire  que  la  mort...  Qui 
m'enseignera  un  tel  supplice,  je  l'en  aimerai 
mieux. 

—  Sire,  je  dirai  donc  brièvement  ma  peu 
sée.  Vois,  j'ai  là  cent  compagnons.  Donne- 
nous  Iseut,  et  qu'elle  nous  soit  commune  ! 
Le  mal  attise  nos  désirs.  Donne-la  à  tes 
lépreux,  jamais  dame  n'aura  fait  pire  fin. 
Vois,  nos  haillons  sont  collés  à  nos  plaies, 


LE    SAUT    DE    LA     CHAPELLE  131 

qui  suintent.  Elle  qui,  près  de  toi,  se  plai- 
sait aux  riches  étoffes  fourrées  de  vair,  aux 
joyaux,  aux  salles  parées  de  marbre,  elle 
qui  jouissait  des  bons  vins,  de  l'honneur, 
de  la  joie,  quand  elle  verra  la  cour  de  tes 
lépreux,  quand  il  lui  faudra  entrer  sous  nos 
taudis  bas  et  coucher  avec  nous,  alors 
Iseut  la  Belle,  la  Blonde,  reconnaîtra  son 
péché  et  regrettera  ce  beau  feu  d'épines  !   » 

Le  roi  l'entend,  se  lève,  et  longuement 
reste  immobile.  Enfin,  il  court  vers  la  reine 
et  la  saisit  par  la  main.  Elle  crie  : 

«  Par  pitié,  sire,  brùlez-moi  plutôt,  brûlez- 
moi  !  » 

Le  roi  la  livre.  Y  vain  la  prend  et  les  cent 
malades  se  pressent  autour  d'elle.  A  les 
entendre  crier  et  glapir,  tous  les  cœurs  se 
fondent  de  pitié  ;  mais  Y  vain  est  joyeux  ; 
Iseut  s'en  va,  Yvain  l'emmène.  Hors  de  la 
cité  descend  le  hideux  cortège. 

Ils  ont  pris  la  route  où  Tristan  s'est  em- 
busqué. Gorvenal  jette  un  cri  : 

«  Fils,  que  feras-tu  ?  Yoici  ton  amie  !  » 

Tristan  pousse  son  cheval  hors  du  fourré  : 


132  LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE 

«  Y  vain,  tu  lui  as  assez  longtemps  fait 
compagnie;  laisse-la  maintenant,  si  tu  veux 
vivre  !  » 

Mais  Y  vain  dégrafe  son  manteau. 

«  Hardi,  compagnons!  A  vos  bâtons!  A 
vos  béquilles  !  C'est  l'instant  de  montrer  sa 
prouesse  !  » 

Alors  il  fit  beau  voir  les  lépreux  rejeter 
leurs  chapes,  se  camper  sur  leurs  pieds 
malades,  souffler,  crier,  brandir  leurs  bé- 
quilles :  l'un  menace  et  l'autre  grogne. 
Mais  il  répugnait  à  Tristan  de  les  frapper  ; 
les  conteurs  prétendent  que  Tristan  tua 
Y  vain  :  c'est  dire  vilenie  ;  non,  il  était  trop 
preux  pour  occire  telle  engeance.  Mais 
Gorvenal  ayant  arraché  une  forte  pousse 
de  chêne,  l'asséna  sur  le  crâne  d'Y  vain  ;  le 
sang  noir  jaillit  et  coula  jusqu'à  ses  pieds 
difformes. 

Tristan  reprit  la  reine  :  désormais,  elle 
ne  sent  plus  nul  mal.  Il  trancha  les  cordes 
de  ses  bras,  et  quittant  la  plaine,  ils  s'en- 
foncèrent dans  la  foret  du  Morois.  Là,  dans 
les  grands   bois,  Tristan  se  sent  en  sûreté 


LE    SAUT    DE    LA    CHAPELLE  133 

comme  derrière  la  muraille  d'un  fort  châ- 
teau. 

Quand  le  soleil  pencha,  ils  s'arrêtèrent 
tous  trois  au  pied  d'un  mont  ;  la  peur  avait 
lassé  la  reine  ;  elle  reposa  sa  tête  sur  le  corps 
de  Tristan  et  s'endormit, 

Au  matin,  Gorvenal  déroba  à  un  fores- 
tier son  arc  et  deux  flèches  bien  empennées 
et  barbelées  et  les  donna  à  Tristan,  le  bon 
archer,  qui  surprit  un  chevreuil  et  le  tua. 
Gorvenal  fit  un  amas  de  branches  sèches, 
battit  le  fusil,  fit  jaillir  l'étincelle  et  alluma 
un  grand  feu  pour  cuire  la  venaison  ;  Tris- 
tan coupa  des  branchages,  construisit  une 
hutte  et  la  recouvrit  de  feuillée  ;  Iseut  la 
joncha  d'herbes  épaisses. 

Alors,  au  fond  de  la  forêt  sauvage,  com- 
mença pour  les  fugitifs  l'âpre  vie,  aimée 
pourtant. 


I\ 


LA  FORET  DU  MOROIS 


«  Nous  avons  perdu  le  monde,  et 
le  monde  nous;  que  vous  en  samble 
Tristan,  ami  ?  —  Amie,  quand  je  vous 
ai  avec  moi,  que  me  fault-il  dont 
tous  li  mondes  estoit  orendroit  avec 
nous,  je  ne  verroie  fors  vous  seule.  » 
(Roman  en  prose  de  Tristan.) 


Au  fond  de  la  foret  sauvage,  à  grand 
ahan,  comme  des  bêtes  traquées,  ils  errent, 
et  rarement  osent  revenir  le  soir  au  gîte 
de  la  veille.  Ils  ne  mangent  que  la  chair 
des  fauves  et  regrettent  le  goût  du  sel  et 
du  pain.  Leurs  visages  amaigris  se  font 
blêmes,  leurs  vêtements  tombent  en  hail- 
lons, déchirés  par  les  ronces.  Ils  s'aiment, 
ils  ne  souffrent  pas. 

Un  jour,  comme  ils  parcouraient  ces 
grands  bois  qui  n'avaient  jamais  été  abattus, 


[36  LA    FORET    DU    MOROIS 

ils  arrivèrent  par  aventure  à  l'ermitage  de 
frère  Ogrin. 

Au  soleil,  sous  un  bois  léger  d'érables, 
auprès  de  sa  chapelle,  le  vieil  homme,  ap- 
puyé sur  sa  bécpuille,  allait  à  pas  menus. 

«  Sire  Tristan,  s'écria-t-il,  sachez  quel 
grand  serment  ont  juré  les  hommes  de 
Cornouailles.  Le  roi  a  fait  crier  un  ban  par 
toutes  les  paroisses  :  Qui  se  saisira  de  vous 
recevra  cent  marcs  d'or  pour  son  salaire, 
et  tous  les  barons  ont  juré  de  vous  livrer 
mort  ou  vif.  Repentez-vous,  Tristan  !  Dieu 
pardonne  au  pécheur  qui  vient  à  repen- 
tance. 

—  Me  repentir,  sire  Ogrin  ?  De  quel  cri- 
me ?  Vous  qui  nous  jugez,  savez-vous  quel 
boivre  nous  avons  bu  sur  la  mer  ?  Oui, 
la  bonne  liqueur  nous  enivre,  cl  j'aime- 
rais mieux  mendier  toute  ma  vie  par  les 
routes  cl  vivre  d'herbes  et  de  racines  avec 
Iseut  que,  sans  elle,  être  roi  d'un  beau 
royaume. 

-  Sire  Tristan,  Dieu    vous  soit  en   aide, 
car  vous  avez  perdu  ce  monde-ci  et  l'autre. 


LA    FORET    DU    MOROIS  137 

Le  traître  à  son  seigneur,  on  doit  le  faire 
écarteler  par  deux  chevaux,  le  brûler  sur 
un  bûcher,  et  là  où  sa  cendre  tombe,  il  ne 
croît  plus  d'herbe  et  le  labour  reste  inutile  ; 
les  arbres,  la  verdure  y  dépérissent.  Tris- 
tan, rendez  la  reine  ù  celui  qu'elle  a  épousé 
selon  la  loi  de  Rome  ! 

—  Elle  n'est  plus  à  lui  :  il  l'a  donnée  à 
ses  lépreux  ;  c'est  sur  les  lépreux  que  je  l'ai 
conquise.  Désormais,  elle  est  mienne;  je  ne 
puis  me  séparer  d'elle,  ni  elle  de  moi.  » 

Ogrin  s'était  assis;  à  ses  pieds.  Iseut  pleu- 
rait, la  tète  sur  les  genoux  de  l'homme  qui 
souffre  pour  Dieu.  L'ermite  lui  redisait  les 
saintes  paroles  du  Livre:  mais,  toute  pleu- 
rante, elle  secouait  la  tète  et  refusait  de  le 
croire. 

«  Hélas!  dit  Ogrin,  quel  réconfort  peut- 
on  donner  à  des  morts  ?  Repens-toi,  Tris- 
tan, car  celui  qui  vit  dans  le  péché  sans 
repentir  est  un  mort. 

—  Non,  je  vis  et  ne  me  repens  pas.  Nous 
retournons  à  la  foret  qui  nous  protège  et 
nous  garde.  Viens,  Iseut,  amie  I  » 


138  LA    FORET    DU    MO  ROI  S 

Iseut  se  releva  ;  ils  se  prirent  par  les 
mains.  Ils  entrèrent  dans  les  hautes  herbes 
et  les  bruyères  ;  les  arbres  refermèrent  sur 
eux  leurs  branchages  ;  ils  disparurent  der- 
rière les  frondaisons. 

Ecoutez,  seigneurs,  une  belle  aventure. 
Tristan  avait  nourri  un  chien,  un  brachet, 
beau,  vif,  léger  à  la  course  :  ni  comte,  ni 
roi  n'a  son  pareil  pour  la  chasse  à  l'arc. 
On  l'appelait  Husdent.  Il  avait  fallu  l'en- 
fermer dans  le  donjon,  entravé  par  un  bil- 
lot suspendu  à  son  cou  ;  depuis  le  jour  où 
il  avail  cessé  de  voir  son  maître,  il  refusait 
toute  pitance,  grattait  la  terre  du  pied,  pleu- 
rait des  yeux,  hurlait.  Plusieurs  en  eurent 
compassion. 

«  Husdent,  disaient-ils,  nulle  bête  n'a  su 
si  bien  aimer  que  toi  ;  oui,  Salomon  a  dit 
sagement  ;  «  Mon  ami  vrai,  c'est  mon  lé- 
vrier.  » 

Et  le  ioi  Marc,  se  rappelant  les  jours 
passés,  songeait  en  son  cœur  :  «  Ce  chien 
montre    grand    sens    à   pleurer    ainsi    son 


LA    FORÊT    DU    MOROIS  139 

seigneur  :  car  y  a-t-il  personne  par  toute 
la  Cornouailles  qui  vaille  Tristan  ?  » 

Trois  barons  vinrent  au  roi  : 

«  Sire,  faites  délier  Husdent  ;  nous  sau- 
rons bien  s'il  mène  tel  deuil  par  regret 
de  son  maître  ;  si  non.  vous  le  verrez,  à 
peine  détaché,  la  gueule  ouverte,  la  langue 
au  vent,  poursuivre,  pour  les  mordre,  gens 
et  bêtes.  » 

On  le  délie.  Il  bondit  par  la  porte  et 
court  à  la  chambre  où  naguère  il  trouvait 
Tristan.  Il  gronde,  gémit,  cherche,  décou- 
vre enfin  la  trace  de  son  seigneur.  Il  par- 
court pas  à  pas  la  route  que  Tristan  avait 
suivie  vers  le  bûcher.  Chacun  le  suit.  Il 
jappe  clair  et  grimpe  vers  la  falaise.  Le 
voici  dans  la  chapelle,  et  qui  bondit  sur 
l'autel  ;  soudain  il  se  jette  par  la  verrière, 
tombe  au  pied  du  rocher,  reprend  la  piste 
sur  la  grève,  s'arrête  un  instant  dans  le 
bois  fleuri  où  Tristan  s'était  embusqué, 
puis  repart  vers  la  forêt.  Nul  ne  le  voit  qui 
n'en  ait  pitié. 

«  Beau  roi,    dirent   alors    les  chevaliers, 


1  iO  LA    FORET    DU    MOROIS 

cessons  de  le  suivie  ;  il  nous  pourrait  mener 
en  tel  lieu  d'où  le  retour  serait  malaisé.  » 

Ils  le  laissèrent  et  s'en  revinrent.  Sous 
bois,  le  chien  donna  de  la  voix  et  la  forêt 
en  retentit.  De  loin  Tristan,  la  reine  et  Gor- 
venal  l'ont  entendu  :  «  C'est  Ilusdent  !  »  Ils 
s'effrayent  :  sans  doute  le  roi  les  poursuit; 
ainsi  il  les  fait  relancer  comme  des  fauves 
par  des  limiers...  Ils  s'enfoncent  sous  un 
fourré.  A  la  lisière,  Tristan  se  dresse,  son 
arc  bandé.  Mais  quand  Ilusdent  eut  vu  et 
reconnu  son  seigneur,  il  bondit  jusqu'à  lui, 
remua  sa  tête  et  sa  queue,  ploya  l'échiné,  se 
roula  en  cercle.  Qui  vil  jamais  telle  joie? 
Puis  il  courut  à  Iseut  la  Blonde,  à  Gorvenal, 
et  fit  fête  aussi  au  cheval.  Tristan  en  eut 
grande  pilié  : 

•  Hélas!  par  quel  malheur  nous  a-t-il  re- 
in mvés  !  Que  peut  faire  de  ce  chien,  qui 
ne  sait  se  tenir  coi,  un  homme  harcelé? 
Par  les  plaines  el  par  les  bois,  par  toulc  sa 
terre,  le  roi  nous  traque  :  Ilusdent  nous 
trahira  par  ses  aboiements.  Ah!  c'est  par 
amour  et  par  noblesse  de  nature  qu'il   est 


LA    FORET    DU    MO  ROI  S  1U 

venu  chercher  la  mort.  Il  faut  nous  garder, 
pourtant.  Que  faire  ?  Conseillez-moi.  » 

Iseut  flatta  Husdent  de  la  main  et  dit  : 

u  Sire,  épargnez-le  !  J'ai  ouï  parler  d'un 
forestier  gallois  qui  avait  habitué  son  chien 
à  suivre,  sans  aboyer,  la  trace  de  sang  des 
cerfs  blessés.  Ami  Tristan,  quelle  joie  si  on 
réussissait,  en  y  mettant  sa  peine,  à  dresser 
ainsi  Husdent  !  » 

Il  y  songea  un  instant,  tandis  que  le  chien 
léchait  les  mains  d'Iseut.  Tristan  eut  pitié 
et  dit  : 

«  Je  veux  essayer  ;  il  m'est  trop  dur  de 
le  tuer.  » 

Bientôt  Tristan  se  met  en  chasse,  déloge 
un  daim,  le  blesse  d'une  flèche.  Le  brachet 
veut  s'élancer  sur  la  voie  du  daim,  et  crie 
si  haut  que  le  bois  en  résonne.  Tristan  le 
fait  taire  en  le  frappant  ;  Husdent  lève  la 
tête  vers  son  maître,  s'étonne,  n'ose  plus 
crier,  abandonne  la  trace  ;  Tristan  le  met 
sous  lui,  puis  bat  sa  botte  de  sa  baguette 
de  châtaignier,  comme  font  les  veneurs 
pour  exciter  les  chiens;   à  ce  signal,  Hus- 


14*2  LA    FORÊT   DU    MOROIS 

dent  veut  crier  encore,  et  Tristan  le  cor- 
rige. En  l'enseignant  ainsi,  au  bout  d'un 
mois  à  peine,  il  l'eut  dresse  à  chasser  à  la 
muette  :  quand  sa  flèche  avait  blessé  un 
chevreuil  ou  un  daim,  Husdent,  sans  ja- 
mais donner  de  la  voix,  suivait  la  trace  sur 
la  neige,  la  glace  ou  l'herbe  ;  s'il  atteignait 
la  bête  sous  bois,  il  savait  marquer  la  place 
en  y  portant  des  branchages  ;  s'il  la  prenait 
sur  la  lande,  il  amassait  des  herbes  sur  le 
corps  abattu  et  revenait,  sans  un  aboi,  cher- 
cher son  maître. 

L'été  s'en  va,  l'hiver  est  venu.  Les  amants 
vécurent  tapis  dans  le  creux  d'un  rocher  : 
et  sur  le  sol  durci  par  la  froidure,  les  gla- 
çons hérissaient  leur  lit  de  feuilles  mortes. 
Par  la  puissance  de  leur  amour,  ni  l'un  ni 
l'autre  ne  sentit  sa  misère. 

Mais  quand  revint  le  temps  clair,  ils 
dressèrent  sous  les  grands  arbres  leur 
hutte  de  branches  reverdies.  Tristan  savait 
d'enfance  l'art  de  contrefaire  le  chant  des 
oiseaux  des  bois  ;  à    son  gré,  il  imitait    le 


LA    FORÊT    DU    MOROIS  i  43 

loriot,  la  mésange,  le  rossignol  et  toute  la 
gent  ailée  ;  et  parfois,  sur  les  branches  de 
la  hutte,  venus  à  son  appel,  des  oiseaux 
nombreux,  le  cou  gonflé,  chantaient  leurs 
lais  dans  la  lumière. 

Les  amants  ne  fuyaient  plus  par  la  forêt, 
sans  cesse  errants  :  car  nul  des  barons  ne 
se  risquait  à  les  poursuivre,  connaissant 
que  Tristan  les  eut  pendus  aux  branches 
des  arbres.  Un  jour,  pourtant,  l'un  des 
quatre  traîtres,  Guenelon,  que  Dieu  mau- 
disse! entraîné  par  l'ardeur  de  la  chasse, 
osa  s'aventurer  aux  alentours  du  Morois. 
Ce  matin-là,  sur  la  lisière  de  la  forêt,  au 
creux  d'une  ravine,  Gorvenal,  ayant  enlevé 
la  selle  de  son  destrier,  lui  laissait  paître 
l'herbe  nouvelle  ;  là-bas.  dans  la  loge  de 
feuillage,  sur  la  jonchée  fleurie,  Tristan 
tenait  la  reine  étroitement  embrassée,  et 
tous  deux  dormaient, 

Tout  à  coup,  Gorvenal  entendit  le  bruit 
d'une  meute  :  à  grande  allure  les  chiens 
lançaient   un    cerf,    qui   se  jeta    au   ravin. 


144  LA    FORÊT    DU    MO  ROIS 

Au  loin,  sur  la  lande,  apparut  un  veneur; 
Gorvenal  le  reconnut  ;  c'était  Gucnelon, 
l'homme  que  son  seigneur  haïssait  entre 
tous.  Seul,  sans  écuyer,  les  éperons  aux 
flancs  saignants  de  son  destrier  et  lui  cin- 
glant l'encolure,  il  accourait.  Embusqué 
derrière  un  arbre.  Gorvenal  le  guette  :  il 
vient  vile,  il  sera  plus  lent  à  s'en  retourner. 

Il  passe.  Gorvenal  bondit  de  l'embuscade, 
saisit  le  frein,  et,  revoyant  à  cet  instant  tout 
le  mal  que  l'homme  avait  fait,  l'abat,  le 
démembre  tout,  et  s'en  va,  emportant  la 
tête  tranchée. 

Là-bas,  dans  la  loge  de  feuillée,  sur  la 
jonchée  fleurie,  Tristan  et  la  reine  dor- 
maient, étroitement  embrassés.  Gorvenal  y 
vint  sans  bruit,  la  tête  du  mort  à  la  main. 

Lorsque  les  veneurs  trouvèrent  sous 
l'arbre  le  tronc  sans  lêle.  éperdus,  comme 
si  déjà  Tristan  les  poursuivait,  ils  s'en- 
fuirent, craignant  la  mort.  Depuis,  l'on  ne 
vint  plus  guère  chasser  dans  ce  bois. 

Pour  réjouir  an  réveil  le  cœur  de  son  sei- 
gneur. Gorvenal  attacha,  par  les  cheveux,  la 


LA    FORÊT    DU    RtOROIS  145 

tête  à  la  fourche  de  la  hutte  :  la  ramée 
épaisse  l'enguirlandait. 

Tristan  s'éveilla  et  vit,  à  demi  cachée 
derrière  les  feuilles,  la  tête  qui  le  regardait. 
Il  reconnaît  Guenelon  ;  il  se  dresse  sur 
pieds,  effrayé.  Mais  son  maître  lui  crie: 

«  Rassure-toi,  il  est  mort.  Je  l'ai  tué  de 
cette  épée.  Fils,  c'était  ton  ennemi  !  » 

Et  Tristan  se  réjouit  ;  celui  qu'il  haïssait, 
Guenelon,  est  occis. 

Désormais,  nul  n'osa  plus  pénétrer  dans 
la  forêt  sauvage  :  l'effroi  en  garde  l'entrée 
et  les  amants  y  sont  maîtres.  C'est  alors 
que  Tristan  façonna  l'arc  Qui  ne-faut,  lequel 
atteignait  toujours  le  but,  homme  ou  bête, 
à  l'endroit  visé. 

Seigneurs,  c'était  un  jour  d'été,  au  temps 
où  l'on  moissonne,  un  peu  après  la  Pente- 
côte, et  les  oiseaux  à  la  rosée  chantaient 
l'aube  prochaine.  Tristan  sortit  de  la  hutte, 
ceignit  son  épée,  apprêta  l'arc  Qui-ne-faut 
et,  seul,  s'en  fut  chasser  par  le  bois.  Avant 
que   descende  le    soir,    une    grande   peine 


146  LA    FORÊT    DU  MOROIS 

lui  adviendra.  Non,  jamais  amants  ne  s'ai- 
mèrent tant  et  ne  l'expièrent  si  durement. 

Quand  Tristan  revint  de  chasse,  accablé 
par  la  lourde  chaleur,  il  prit  la  reine  entre 
ses  bras  : 

«  Ami,  où  avez-vous  été  ? 

—  Après  un  cerf  qui  m'a  tout  lassé.  Vois, 
la  sueur  coule  de  mes  membres,  je  voudrais 
me  coucher  et  dormir.  » 

Sous  la  loge  de  verts  rameaux,  jonchée 
d'herbes  fraîches,  Iseut  s'étendit  la  pre- 
mière. Tristan  se  coucha  près  d'elle  et 
déposa  son  épée  nue  entre  leurs  corps. 
Pour  leur  bonheur,  ils  avaient  gardé  leurs 
vêtements.  La  reine  avait'  au  doigt  l'an- 
neau d'or  aux  belles  émeraudes  que  Marc 
lui  avait  donné  au  jour  des  épousailles  ; 
ses  doigts  étaient  devenus  si  grêles  que  la 
bague  y  tenait  à  peine.  Ils  dormaient  ainsi, 
l'un  des  bras  de  Tristan  passé  sous  le 
cou  de  son  amie,  l'autre  jeté  sur  son 
beau  corps,  étroitement  embrassés  ;  mais 
eurs  lèvres  ne  se  touchaient  point.  Pas 
un  souffle  de    brise,    pas   une   feuille    qui 


LA    FORET    DU    MOROIS  i  47 

tremble.  À  travers  le  toit  de  feuillage,  un 
rayon  de  soleil  descendait  sur  le  visage 
d'Iseut,  qui  brillait  comme  un  glaçon. 

Or,  un  forestier  trouva  dans  le  bois  une 
place  où  les  herbes  étaient  foulées  ;  la 
veille,  les  amants  s'étaient  couchés  là;  mais 
il  ne  reconnut  pas  l'empreinte  de  leurs 
corps,  suivit  la  trace  et  parvint  à  leur  gîte. 
Il  les  vit  qui  dormaient,  les  reconnut  et 
s'enfuit,  craignant  le  réveil  terrible  de 
Tristan.  Il  s'enfuit  jusqu'à  Tintagel,  à  deux 
lieues  de  là,  monta  les  degrés  de  la  salle, 
et  trouva  le  roi,  qui  tenait  ses  plaids  au 
milieu  des  vassaux  assemblés. 

«  Ami,  que  viens-tu  quérir  céans,  hors 
d'haleine  comme  je  te  vois?  On  dirait  un 
valet  de  limiers  qui  a  longtemps  couru 
après  les  chiens.  Yeux-tu,  toi  aussi,  nous 
demander  raison  de  quelque  tort  ?  Qui  t'a 
chassé  de  ma  forêt  ?  » 

Le  forestier  le  prit  à  l'écart  et,  tout  bas, 
lui  dit  : 

«  J'ai  vu  la  reine  et  Tristan.  Ils  dor- 
maient, j'ai  pris  peur. 


148  LA    FORÊT    DU    MOROIS 

—  En  quel  lieu  ? 

—  Dans  une  hutte  du  Morois.  Ils  dor- 
ment aux:  bras  l'un  de  l'autre.  Viens  tôt,  si 
tu  veux  prendre  la  vengeance. 

—  Va  m'attend re  à  l'entrée  du  bois,  au 
pied  de  la  Croix-Rouge.  Ne  parle  à  nul 
homme  de  ce  que  tu  as  vu  ;  je  te  donnerai 
de  l'or  et  de  l'argent,  tant  que  tu  en  voudras 
prendre.  » 

Le  forestier  y  va  et  s'assied  sous  la  Croix- 
Rouge.  Maudit  soit  l'espion!  Mais  il  mourra 
honteusement,  comme  cette  histoire  vous  le 
dira  tout  à  l'heure. 

Le  roi  fit  seller  son  cheval,  ceignit  son 
épée,  et,  sans  nulle  compagnie,  s'échappa 
de  la  cité.  Tout  en  chevauchant,  seul,  il  se 
ressouvint  de  la  nuit  où  il  avait  saisi  son 
neveu  :  quelle  tendresse  avait  alors  montrée 
pour  Tristan  Iseut  la  Relie,  au  visage  clair  I 
S'il  les  surprend,  il  châtiera  ces  grands 
péchés  :  il  se  vengera  de  ceux  qui  l'ont 
honni... 

A  la  Croix-Rouge,  il  trouva  le  forestier  : 

«  Va  devant  ;  mène-moi  vite  et  droit.   » 


LA    FORÊT    DL    MOROIS  149 

L'ombre  noire  des  grands  arbres  les 
enveloppe.  Le  roi  suit  l'espion.  11  se  fie 
à  son  épée,  qui  jadis  a  frappé  de  beaux 
coups.  Ah  !  si  Tristan  s'éveille,  l'un  des 
deux,  Dieu  sait  lequel!  restera  mort  sur  la 
place.  Enfin  le  forestier  dit  tout  bas  : 

«  Roi,  nous  approchons.  » 

Il  lui  tint  l'étrier  et  lia  les  rênes  du 
cheval  aux  branches  d'un  pommier  vert.  Ils 
approchèrent  encore,  et  soudain,  dans  une 
clairière  ensoleillée,  virent  la  hutte  fleurie. 

Le  roi  délace  son  manteau  aux  attaches 
d'or  fin,  le  rejette,  et  son  beau  corps  appa- 
raît. Il  tire  son  épée  hors  de  la  gaine,  et 
redit  en  son  cœur  qu'il  veut  mourir  s'il  ne 
les  tue.  Le  forestier  le  suivait  ;  il  lui  fait 
signe  de  s'en  retourner. 

Il  pénètre,  seul,  sous  la  hutte,  l'épée  nue, 
et  la  brandit...  Ah!  quel  deuil  s'il  assène 
ce  coup  !  Mais  il  remarqua  que  leurs  bou- 
ches ne  se  touchaient  pas  et  qu'une  épée  nue 
séparait  leurs  corps  : 

«  Dieu  !  se  dit-il,  que  vois-je  ici  !  faut-il 
les  tuer  ?  Depuis  si  longtemps  qu'ils  vivent 


150  LA    FOUET   DU    MOROIS 

en  ce  bois,  s'ils  s'aimaient  de  fol  amour, 
auraient-ils  placé  cette  épée  entre  eux  ? 
Et  chacun  ne  sait-il  pas  qu'une  lame  nue, 
qui  sépare  deux  corps,  est  garante  et  gar- 
dienne de  chasteté  ?  S'ils  s'aimaient  de 
fol  amour,  reposeraient-ils  si  purement  ? 
Non,  je  ne  les  tuerai  pas  ;  ce  serait  grand 
péché  de  les  frapper  ;  et  si  j'éveillais  ce 
dormeur  et  que  l'un  de  nous  deux  fut  tué, 
on  en  parlerait  longtemps,  et  pour  notre 
honte.  Mais  je  ferai  qu'à  leur  réveil  ils 
sachent  que  je  les  ai  trouvés  endormis, 
que  je  n'ai  pas  voulu  leur  mort,  et  que 
Dieu  les  a  pris  en  pitié.  » 

Le  soleil,  traversant  la  hutte,  brûlait  la 
face  blanche  d'Iseut;  le  roi  prit  ses  gants 
parés  d'hermine  :  «  C'est  elle,  songeait-il, 
qui,  naguère,  me  les  apporta  d'Irlande!...  » 
11  les  plaça  dans  la  feuillée  pour  fermer  le 
trou  par  où  le  rayon  descendait  ;  puis  il 
retira  doucement  la  bague  aux  pierres  d'é- 
meraude  qu'il  avait  donnée  à  la  reine  ; 
naguère  il  avait  fallu  forcer  un  peu  pour 
la    lui     passer   au    doigt  ;    maintenant   ses 


LA    FOUET    DU    MOROIS  151 

doigts  étaient  si  grêles  que  la  bague  vint 
sans  effort  :  à  la  place,  le  roi  mit  l'anneau 
dont  Iseut,  jadis,  lui  avait  fait  présent.  Puis 
il  enleva  l'épée  qui  séparait  les  amants, 
celle-là  même  —  il  la  reconnut  —  qui 
s'était  ébréchée  dans  le  crâne  du  Morholt, 
posa  la  sienne  à  la  place,  sortit  de  la  loge, 
sauta  en  selle,  et  dit  au  forestier  : 

«  Fuis  maintenant,  et  sauve  ton  corps,  si 
tu  peux  !  » 

Or,  Iseut  eut  une  vision  dans  son  som- 
meil :  elle  était  sous  une  riche  tente,  au 
milieu  d'un  grand  bois.  Deux  lions  s'élan- 
çaient sur  elle  et  se  battaient  pour  l'avoir... 
Elle  jeta  un  cri  et  s'éveilla  :  les  gants  parés 
d'hermine  blanche  tombèrent  sur  son  sein. 
Au  cri,  Tristan  se  dressa  en  pieds,  voulut 
ramasser  son  épée  et  reconnut,  à  sa  garde 
d'or,  celle  du  roi.  Et  la  reine  vit  à  son  doigt 
l'anneau  de  Marc.  Elle  s'écria  : 

«  Sire,  malheur  à  nous  !  Le  roi  nous  a 
surpris  ! 

—  Oui,  dit  Tristan,  il  a  emporté  mon 
épée  :  il  était  seul,  il  a  pris  peur,  il  est  allé 


152  LA    FORET    1)1    MOROIS 

chercher  du  renfort  :  il  reviendra,  nous  fera 
brûler  devant  tout  le  peuple.  Fuyons  !...  » 
Et,  à  grandes  journées,  accompagnés  de 
Gorvenal,  ils  s'enfuirent  vers  la  terre  de 
Galles,  jusqu'aux  confins  de  la  foret  du 
Morois.  Que  de  tortures  amour  leur  aura 
causées  ! 


L'ERMITE   OGRIN 


Aspre  vie  meiaent  et  dure  : 
Tant  s'entraiment  de  bone  amiir 
L'uqs  por  l'autre  ne  sent  dolor. 
(Béroul.) 


A  trois  jours  de  là,  comme  Tristan  avait 
longuement  suivi  les  erres  d'un  cerf  blessé, 
la  nuit  tomba,  et  sous  le  bois  obscur  il  se 
prit  à  songer  : 

«  Non,  ce  n'est  point  par  crainte  que  le  roi 
nous  a  épargnés.  Il  avait  pris  mon  épée,  je 
dormais,  j'étais  en  sa  merci,  il  pouvait  frap- 
per ;  à  quoi  bon  du  renfort?  Et,  s'il  voulait 
me  prendre  vif,  pourquoi,  m'ayant  dé- 
sarmé, m'aurait-il  laissé  sa  propre  épée  ? 
Ah  !  je  t'ai  reconnu,  père  :  non  par  peur, 
mais  par  tendresse  et  par  pitié,  tu  as  voulu 


154  L  ERMITE    OGRIN 

nous  pardonner.  ÎSous  pardonner  ?  Qui 
donc  pourrait,  sans  s'avilir,  remettre  un 
tel  forfait?  Non,  il  n'a  point  pardonné,  mais 
il  a  compris.  Il  a  connu  qu'au  bûcher,  au 
saut  de  la  chapelle,  à  l'embuscade  contre 
les  lépreux,  Dieu  nous  avait  pris  en  sa 
sauvegarde.  Il  s'est  alors  rappelé  l'enfant 
qui,  jadis,  harpait  à  ses  pieds,  et  ma  terre 
de  Loonnois,  abandonnée  pour  lui,  et  l'é- 
pieu  du  Morholt,  et  le  sang-  versé  pour 
son  honneur.  Il  s'est  rappelé  que  je  n'avais 
pas  reconnu  mon  tort,  mais  vainement 
réclamé  jugement,  droit  et  bataille,  et  la 
noblesse  de  son  cœur  l'a  incliné  à  com- 
prendre les  choses  qu'autour  de  lui  ses 
hommes  ne  comprennent  pas  :  non  qu'il 
sache  ni  jamais  puisse  savoir  la  vérité 
de  notre  amour  ;  mais  il  doute,  il  espère, 
il  sent  que  je  n'ai  pas  dit  mensonge,  il 
désire  que  par  jugement  je  prouve  mon 
droit.  Ah!  bel  oncle,  vaincre  en  bataille 
par  l'aide  de  Dieu,  gagner  votre  paix,  et, 
pour  vous,  revêtir  encore  le  haubert  et  le 
heaume!...    Qu'ai-je  pensé?    Il    reprendrait 


L  ERMITE    OGRIN  155 

Iseut  :  je  la  lui  livrerais  ?  Que  ne  m'a-t-il 
égorgé,  plutôt,  dans  mon  sommeil  ?  Na- 
guère, traqué  par  lui,  je  pouvais  le  haïr 
et  l'oublier  ;  il  avait  abandonné  Iseut  aux 
malades  :  elle  n'était  plus  à  lui,  elle  était 
mienne.  Voici  que  par  sa  compassion  il  a 
réveillé  ma  tendresse  et  reconquis  la  reine. 
La  reine!*  Elle  était  reine  près  de  lui,  et 
dans  ce  bois  elle  vit  comme  une  serve. 
Qu'ai-je  fait  de  sa  jeunesse  '•)  Au  lieu  de  ses 
chambres  tendues  de  draps  de  soie,  je  lui 
donne  celte  forêt  sauvage  :  une  butte,  au 
lieu  de  ses  belles  courtines  ;  et  c'est  pour 
moi  qu'elle  suit  cette  route  mauvaise.  Au 
Seigneur  Dieu,  roi  du  monde,  je  crie  merci 
et  je  le  supplie  qu'il  me  donne  la  force 
de  rendre  Iseut  au  roi  Marc.  N'est-elle  pas 
sa  femme,  épousée  selon  la  loi  de  Rome, 
devant  tous  les  riches  hommes  de  sa 
terre  ?  » 

Tristan  s'appuie  sur  son  arc,  et  longue- 
ment se  lamente  dans  la  nuit. 

Dans  le  fourré  clos  de  ronces  qui  leur 
servait   de  gîte,   Iseut  la  Blonde  attendait 


15G  L  ERMITE   OGR1N 

le  retour  de  Tristan.  A  la  clarté  d'un  rayon 
de  lune,  elle  vit  luire  à  son  doigt  l'anneau 
d'or  que  Marc  y  avait  glissé.  Elle  songea  : 
«  Celui  qui  par  belle  courtoisie  m'a 
donné  cet  anneau  d'or  n'est  pas  l'homme 
irrité  qui  me  livrait  aux  lépreux  ;  non.  c'est 
le  seigneur  compatissant  qui,  du  jour  où 
j'ai  abordé  sur  sa  terre,  m'accueillit  et  me 
protégea.  Comme  il  aimait  Tristan  !  Mais 
je   suis  venuej^et^u/ai-je  fait  ?  Tristan  ne 


devrait-il  pas  vivre  au  palais  du  roi,  avec 
cent  damoiseaux  autour  de  lui,  qui  seraient 
de  sa  mesnic  et  le  serviraient  pour  être 
armés  chevaliers?  Ne  devrait-il  pas,  che- 
vauchant par  les  cours  et  les  haronnies, 
chercher  soudées  et  aventures  ?  Mais  pour 
moi,  il  oublie  toute  chevalerie,  exilé  de  la 
cour,  pourchassé  dans  ce  bois,  menant 
cette  vie  sauvage  !...  » 

Elle  entendit  alors  sur  les  feuilles  et  les 
branches  mortes  s'approcher  le  pas  de 
Tristan.  Elle  vint  à  sa  rencontre  comme  à 
son  ordinaire,  pour  lui  prendre  ses  armes. 
Elle  lui  enleva  des  mains  l'arc  Oui-ne  faut 


l'ermite  ogrin  157 

et  ses  flèches,  et  dénoua  les  attaches  de  son 
épée. 

«  Amie,  dit  Tristan,  c'est  l'épée  du  roi 
Marc.  Elle  devait  nous  égorger,  elle  nous  a 
épargnes.  » 

Iseut  prit  l'épée,  en  baisa  la  garde  d'or; 
et  Tristan  vit  qu'elle  pleurait. 

«  Amie,  dit-il,  si  je  pouvais  faire  accord 
avec  le  roi  Marc  !  s'il  m'admettait  à  soute- 
nir par  bataille  que  jamais,  ni  en  fait  ni 
en  paroles,  je  ne  vous  ai  aimée  d'amour 
coupable,  tout  chevalier  de  son  royaume 
depuis  Lidan  jusqu'à  Durham  qui  m'ose- 
rait contredire  me  trouverait  armé  en 
champ  clos.  Puis,  si  le  roi  voulait  souffrir 
de  me  garder  en  sa  mesnie,  je  le  servirais 
à  grand  honneur,  comme  mon  seigneur 
et  mon  père  ;  et,  s'il  préférait  m 'éloigner 
et  vous  garder,  je  passerais  en  Frise  ou 
en  Bretagne,  avec  Gorvenal  comme  seul 
compagnon.  Mais  partout  où  j'irais,  reine, 
et  toujours,  je  resterais  vôtre.  Iseut,  je  ne 
songerais  pas  à  cette  séparation,  n'était 
la  dure  misère    que  vous    supportez   pour 


158  L  ERMITE    OGR1N 

moi  depuis  si  longtemps,  belle,  en  cette 
terre  déserte. 

—  Tristan,  qu'il  vous  souvienne  de  Ter- 
mite Ogrin  dans  son  bocage.  Retournons 
vers  lui.  et  puissions-nous  crier  merci  au 
puissant  roi  céleste,  Tristan,  ami  !  » 

Ils  éveillèrent  Gorvenal  ;  Iseut  monta  sur 
le  cheval,  que  Tristan  conduisit  par  le 
frein,  et.  toute  la  nuit,  traversant  pour  la 
dernière  fois  les  bois  aimés,  ils  cheminèrent 
sans  une  parole. 

Au  matin,  ils  prirent  du  repos,  puis 
marchèrent  encore,  tant  qu'ils  parvinrent 
à  l'ermitage.  Au  seuil  de  sa  chapelle,  Ogrin 
lisait  en  un  livre.  Il  les  vit,  et,  de  loin,  les 
appela  tendrement  : 

«  Amis!  comme  amour  vous  traque  de 
misère  en  misère!  Combien  durera  votre 
folie  ?  Courage  !  repentez-vous  enfin  !  » 

Tristan  lui  dit  : 

«  Ecoutez,  sire  Ogrin.  Aidez-nous  pour 
offrir  un  accord  au  roi.  Je  lui  rendrais  la 
reine.    Puis,  je  m'en  irais  au  loin,  en  lire 


L'ERMITE    OGRIX  159 

tagneou  en  Frise  ;  un  jour,  si  le  roi  voulait 
me  souffrir  près  de  lui,  je  reviendrais  et  le 
servirais  comme  je  dois.  » 

Inclinée  aux  pieds  de  l'ermite,  Iseut  dit  à 
son  tour,  dolente  : 

«  Je  ne  vivrai  plus  ainsi.  Je  ne  dis  pas 
que  je  me  repente  d'avoir  aimé  et  d'aimer 
Tristan,  encore  et  toujours  ;  mais  nos  corps 
/du  moins  seront  désormais  séparés.  » 

L'ermite  pleura  et  adora  Dieu  :  «  Dieu, 
beau  roi  tout-puissant  !  Je  vous  rends  grâces 
de  m 'avoir  laissé  vivre  assez  longtemps 
pour  venir  en  aide  à  ceux-ci  !  »  Il  les  con- 
seilla sagement,  puis  il  prit  de  l'encre  et 
du  parchemin  et  écrivit  un  bref  où  Tristan 
offrait  un  accord  au  roi.  Quand  il  y  eut 
écrit  toutes  les  paroles  que  Tristan  lui  dit, 
celui-ci  les  scella  de  son  anneau. 

«  Qui  portera  ce  bref?  demanda  l'ermite. 

—  Je  le  porterai  moi-même. 

—  Non,  sire  Tristan,  vous  ne  tenterez 
point  cette  chevauchée  hasardeuse  ;  j'irai 
pour  vous,  je  connais  bien  les  êtres  du 
château. 


100  l'ermite  ogrin 

—  Laissez,  beau  sire  Ogrin  ;  la  reine  res- 
tera en  votre  ermitage;  à  la  tombée  de  la 
nuit,  j'irai  avec  mon  écuyer,  qui  gardera 
mon  cheval.  » 

Quand  l'obscurité  descendit  sur  la  forêt, 
Tristan  se  mit  en  route  avec  Gorvenal. 
Aux  portes  de  Tintagel,  il  le  quitta.  Sur 
les  murs,  les  guetteurs  sonnaient  leurs 
trompes.  11  se  coula  dans  le  fossé  et  tra- 
versa la  ville  au  péril  de  son  corps.  11 
franchit  comme  autrefois  les  palissades 
aiguës  du  verger,  revit  le  perron  de  mar- 
bre, la  fontaine  et  le  grand  pin,  et  s'appro- 
cha de  la  fenêtre  derrière  laquelle  le  "roi 
dormait.  11  l'appela  doucement.  Marc  s'é- 
veilla. 

«  Qui  es-tu.  toi  qui  m'appelles  dans  la 
nuit  à  pareille  heure  ? 

Sire,  je  suis  Tristan,  je  vous  apporte 
un  bref;  je  le  laisse  là,  sur  le} grillage  de 
celle  fenêtre.  Faites  attacher  votre  réponse  à 
la  branche  de  la  Croix-Rouge. 

-  Pour  l'amour  de    Dieu,  beau  neveu, 
attends  -moi  I 


l'ermite  ogrin  1 G 1 

Il  s'élança  sur  le  seuil,  et,  par  trois  fois, 
cria  dans  la  nuit  : 

«  Tristan!    Tristan!  Tristan,   mon  fils!  » 

Mais  Tristan  avait  fui.  Il  rejoignit  son 
écuyer,  et,  d'un  bond  léger,  se  mit  en 
selle  : 

«  Fou  !  dit  Gorvenal,  hâte-toi,  fuyons  par 
ce  chemin.  » 

Ils  parvinrent  enfin  à  l'ermitage  où  ils 
trouvèrent,  les  attendant,  l'ermite  qui  priait, 
Iseut  qui  pleurait. 


XI 


LE  GUÉ  AVENTUREUX 


Oyez,  tous  tous  qui  passez  par  la  voir , 
Venez  ça,  chascua  de  vous  voie 
S'il  est  douleur  fors  que  la  moie. 
C'est  Tristan  que  la  mort  mestroie. 
(Le  Lai  mortel.) 


Marc  fit  éveiller  son  chapelain  et  lui  ten- 
dit la  lettre.  Le  clerc  brisa  la  cire  et  salua 
d'abord  le  roi  au  nom  de  Tristan  ;  puis, 
ayant  habilement  déchiffré  les  paroles  écri- 
tes, il  lui  rapporta  ce  que  Tristan  lui  man- 
dait. Marc  l'écouta  sans  mot  dire  et  se  ré- 
jouissait en  son  cœur,  car  il  aimait  encore 
la  reine. 

11  convoqua  nommément  les  plus  prisés 
de  ses  barons,  et,  quand  ils  furent  tous 
assemblés,  ils  firent  silence  et  le  roi  parla  : 


ICi  LE    G  LE    AVENTUREUX 

«  Seigneurs,  j'ai  reçu  ce  bref.  Je  suis  roi 
sur  vous  et  vous  clés  mes  féaux.  Ecoutez  les 
choses  qui  me  sont  mandées  :  puis,  conseil- 
lez-moi, je  vous  en  requiers,  puisque  vous 
me  devez  le  conseil.    » 

Le  chapelain  se  leva,  délia  le  bref  de  ses 
deux  mains,  et,  debout  devant  le  roi  : 

«  Seigneurs,  dit-il,  Tristan  mande  d'a- 
bord salut  et  amour  au  roi  et  à  toute  sa 
baronnie.  «  Roi,  ajoute-t-il,  quand  j'ai  eu 
tué  le  dragon  et  que  j'eus  conquis  la  fille 
du  roi  d'Irlande,  c'est  à  moi  qu'elle  fut 
donnée  ;  j'étais  maître  de  la  garder,  mais 
je  ne  l'ai  point  voulu  :  je  l'ai  amenée  en 
votre  contrée  et  vous  l'ai  livrée.  Pourtant, 
à  peine  l'aviez- vous  prise  pour  femme,  des 
félons  vous  firent  accroire  leurs  menson- 
ges. En  votre  colère,  bel  oncle,  mon  sei- 
gneur, vous  avez  voulu  nous  faire  brûler 
sans  jugement.  Mais  Dieu  a  été  pris  de 
compassion  :  nous  l'avons  supplié,  il  a 
sauvé  la  reine,  el  ce  fut  justice  :  moi  aussi, 
en  me  précipitant  d'un  rocher  élevé,  j 'échap- 
pai, par  la  puissance  de  Dieu.  Qu'ai-je  fait 


LE    GUÉ    AVENTUREUX  165 

depuis,  que  l'on  puisse  blâmer?  La  reine 
était  livrée  aux  malades,  je  suis  venu  à  sa 
rescousse,  je  l'ai  emportée  :  pouvais-je  donc 
manquer  en  ce  besoin  à  celle  qui  avait 
failli  mourir,  innocente,  à  cause  de  moi  ? 
J'ai  fui  avec  elle  par  les  bois  :  pouvais-je 
donc,  pour  vous  la  rendre,  sortir  de  la 
forêt  et  descendre  dans  la  plaine?  n'aviez- 
vous  pas  commandé  qu'on  nous  prît  morts 
ou  vifs?  Mais,  aujourd'hui  comme  alors, 
je  suis  prêt,  beau  sire,  à  donner  mon  gage 
et  à  soutenir  contre  tout  venant  par  ba- 
taille que  jamais  la  reine  n'eut  pour  moi, 
ni  moi  pour  la  reine,  d'amour  qui  vous 
fût  une  offense.  Ordonnez  le  combat  :  je 
ne  récuse  nul  adversaire,  et,  si  je  ne  puis 
prouver  mon  droit,  faites-moi  brûler  devant 
vos  hommes.  Mais  si  je  triomphe  et  qu'il 
vous  plaise  de  reprendre  Iseut  au  clair 
visage,  nul  de  vos  barons  ne  vous  servira 
mieux  que  moi  ;  si  au  contraire  vous  n'avez 
cure  de  mon  service,  je  passerai  la  mer, 
j'irai  m'offrir  au  roi  de  Gavoie  ou  au  roi 
de  Frise,  et  vous  n'entendrez  plus  jamais 


1GG  LE    GUE    AVENTUREUX 

parler  de  moi.  Sire,  prenez  conseil,  et,  si 
vous  ne  consentez  ù  nul  accord,  je  ramène- 
rai Iseut  en  Irlande,  où  je  l'ai  prise  :  elle 
sera  reine  en  son  pays.   » 

Quand  les  barons  cornouaillais  enten- 
dirent que  Tristan  leur  offrait  la  bataille,  ils 
dirent  tous  au  roi  : 

<(  Sire,  reprends  la  reine  :  ce  sont  des 
insensés  qui  l'ont  calomniée  auprès  de  toi. 
Quant  à  Tristan,  qu'il  s'en  aille,  ainsi  qu'il 
l'offre,  guerroyer  en  Gavoie  ou  près  du  roi 
de  Frise.  Mande-lui  de  te  ramener  Iseut,  à 
tel  jour  et  bientôt.  » 

Le  roi  demanda  par  trois  fois  : 

«  Nul  ne  se  lève  t-il  pour  accuser  Tris- 
tan ?  » 

Tous  se  taisaient.  Alors,  il  dit  au  chape- 
lain : 

«  Faites  donc  un  bref  au  plus  vite  ;  vous 
avez  ouï  ce  qu'il  faut  y  mettre;  bâtez- vous 
de  l'écrire  :  Iseut  n'a  que  trop  souffert  en  ses 
jeunes  années  !  Et  que  la  charte  soit  suspen- 
due à  la  branche  de  la  Croix-Rouge  avant 
ce  soir;  faites  vile.    » 


LE    GUE   AVENTUREUX  167 

Il  ajouta  : 

«  Vous  direz  encore  que  je  leur  envoie  à 
tous  deux  salut  et  amour.   » 

Vers  la  mi-nuit,  Tristan  traversa  la 
Blanche-Lande,  trouva  le  bref  et  l'apporta 
scellé  à  l'ermite  Ogrin.  L'ermite  lui  lut  les 
lettres  :  Marc  consentait,  sur  le  conseil 
de  tous  ses  barons,  à  reprendre  Iseut,  mais 
non  à  garder  Tristan  comme  soudoyer  ; 
pour  Tristan,  il  lui  faudrait  passer  la  mer, 
quand,  à  trois  jours  de  là,  au  Gué  Aventu- 
reux, il  aurait  remis  la  reine  entre  les  mains 
de  Marc. 

«  Dieu  !  dit  Tristan,  quel  deuil  de  vous 
perdre,  amie  !  11  le  faut,  pourtant,  puisque 
la  souffrance  que  vous  supportiez  à  cause 
de  moi,  je  puis  maintenant  vous  l'épargner. 
Quand  viendra  l'instant  de  nous  séparer,  je 
vous  donnerai  un  présent,  gage  de  mon 
amour.  Du  pays  inconnu  où  je  vais,  je  vous 
enverrai  un  messager;  il  me  redira  votre 
désir,  amie,  et,  au  premier  appel,  delà  terre 
lointaine,  j'accourrai.   » 

Iseut  soupira  et  dit  : 


i6o  LE    GUE    AVENTUREUX 

«  Tristan,  laisse-moi  Husdent,  ton  chien. 
Jamais  limier  de  prix  n'aura  été  gardé  à 
plus  d'honneur.  Quand  je  le  verrai,  je  me 
souviendrai  de  toi  et  je  serai  moins  triste. 
Ami,  j'ai  un  anneau  de  jaspe  vert,  prends- 
le  pour  l'amour  de  moi,  porte-le  à  ton 
doigt  :  si  jamais  un  messager  prétend  venir 
de  ta  part,  je  ne  le  croirai  pas,  quoi  qu'il 
fasse  ou  qu'il  dise,  tant  qu'il  ne  m'aura  pas 
montré  cet  anneau.  Mais,  dès  que  je  l'au- 
rai vu,  nul  pouvoir,  nulle  défense  royale, 
ne  m'empêcheront  de  faire  ce  que  tu 
m'auras  mandé,  que  ce  soit  sagesse  ou 
folie. 

—  Amie,  je  vous  donne  Husdent. 

—  Ami,  prenez  cet  anneau  en  récom- 
pense. » 

Et  tous  deux  se  haisèrent  sur  les  lèvres. 

Or,  laissant  les  amants  à  l'ermitage,  Ogrin 
avait  cheminé  sur  sa  béquille  jusqu'au 
Mont;  il  y  acheta  du  vair,  du  gris,  de  l'her- 
mine, des  draps  de  soie,  de  pourpre  et 
d'écarlate,   et    un   chainse   plus    hlanc   que 


LE    GUE    AVENTUREUX  169 

fleur  de  lis,  et  encore  un  palefroi  harnaché 
d'or,  qui  allait  l'amble  doucement.  Les  gens 
riaient  à  le  voir  disperser,  pour  ces  achats 
étranges  et  magnifiques,  ses  deniers  dès 
longtemps  amassés  ;  mais  le  vieil  homme 
chargea  sur  le  palefroi  les  riches  étoffes  et 
revint  auprès  d'Iseut  : 

«  Reine,  vos  vêtements  tombent  en  lam- 
beaux :  acceptez  ces  présents,  afin  que  vous 
soyez  plus  belle  le  jour  où  vous  irez  au  Gué 
Aventureux;  je  crains  qu'ils  ne  vous  dé- 
plaisent :  je  ne  suis  pas  expert  à  choisir  tels 
atours.   » 

Pourtant,  le  roi  faisait  crier  par  la  Cor- 
nouailles  la  nouvelle  qu'à  trois  jours  de  là, 
au  Gué  Aventureux,  il  ferait  accord  avec  la 
reine.  Dames  et  chevaliers  se  rendirent  en 
foule  à  cette  assemblée  :  tous  désiraient  revoir 
la  reine  Iseut,  tous  l'aimaient,  sauf  les  trois 
félons  qui  survivaient  encore. 

Mais  de  ces  trois,  l'un  mourra  par  l'épée, 
l'autre  périra  transpercé  par  une  flèche 
l'autre  noyé;  et,  quant  au  forestier,  Permis 
le  Franc,  le  Blond,  l'assommera  à  coups  de 

9 


170  LE    GUÉ    AVENTUREUX 

son  bâton,  dans  le  bois.  Ainsi  Dieu,  qui 
hait  toute  démesure,  vengera  les  amants  de 
leurs  ennemis  ! 

Vu  jour  marqué  pour  l'assemblée,  au  Gué 
Aventureux,  la  prairie  brillait  au  loin,  toute 
tendue  et  parée  des  riches  tentes  des  barons. 
Dans  la  forêt,  Tristan  chevauchait  avec 
Iseut,  et,  par  crainte  d'une  embûche,  il 
avait  revêtu  son  haubert  sous  ses  haillons. 
Soudain,  tous  deux  apparurent  au  seuil  de 
la  forêt  et  virent  au  loin,  parmi  ses  barons, 
le  roi  Marc. 

«  Amie,  dit  Tristan,  voici  le  roi  votre  sei- 
gneur, ses  chevaliers  et  ses  soudoyers  ;  ils 
viennent  vers  nous;  dans  un  instant  nous 
ne  pourrons  plus  nous  parler.  Par  le  Dieu 
puissant  et  glorieux,  je  vous  conjure  :  si 
jamais  je  vous  adresse  un  message,  faites  ce 
(pic  je  vous  manderai  ! 

-  Ami  Tristan,  dès  que  j'aurai  revu  l'an- 
neau de  jaspe  vert,  ni  tour,  ni  mur,  ni  fort 
château  ne  m'empêcheront  de  faire  la  vo- 
lonté de  mon  ami. 

—   Iseut,  <pie  Dieu  feu  sache  gré  !   » 


LE    GUÉ    AVENTUREUX  171 

Leurs  deux  chevaux  marchaient  côte  à 
côte  :  il  l'attira  vers  lui  et  la  pressa  entre 
ses  bras. 

«  Ami,  dit  Iseut,  entends  ma  dernière 
prière  :  tu  vas  quitter  ce  pays;  attends  du 
moins  quelques  jours  ;  cache-toi,  tant  que 
tu  saches  comment  me  traite  le  roi,  dans 
sa  colère  ou  sa  bonté!...  Je  suis  seule  : 
qui  me  défendra  des  félons?  j'ai  peur! 
Le  forestier  Orri  t'hébergera  secrètement  ; 
glisse-toi  la  nuit  jusqu'au  cellier  ruiné  : 
j'y  enverrai  Perinis  pour  te  dire  si  nul  me 
maltraite. 

—  Amie,  nul  n'osera.  Je  resterai  caché 
chez  Orri  :  quiconque  te  fera  outrage,  qu'il 
se  garde  de  moi  comme  de  l'Ennemi.  » 

Les  deux  troupes  s'étaient  assez  rappro- 
chées pour  échanger  leurs  saluts.  A  une 
portée  d'arc  en  avant  des  siens,  le  roi 
chevauchait  hardiment  ;  avec  lui,  Dinas  de 
Lidan. 

Quand  les  barons  l'eurent  rejoint,  Tristan, 
tenant  par  les  renés  le  palefroi  d'Iseut,  salua 
le  roi  et  dit  : 


1  72  I- E    GUE    AVENTUREUX 

«  Roi,  je  te  rends  Iseut  la  Blonde.  De- 
vant les  hommes  de  ta  terre,  je  le  requiers 
de  m'admeltre  à  me  défendre  en  ta  cour. 
Jamais  je  n'ai  été  jugé.  Fais  que  je  me  jus- 
tifie par  bataille  :  vaincu,  brûle-moi  dans  le 
soufre;  vainqueur,  retiens-moi  près  de  toi; 
ou,  si  tu  ne  veux  pas  me  retenir,  je  m'en 
irai  vers  un  pays  lointain.    » 

Nul  n'accepta  le  défi  de  Tristan.  Alors, 
Marc  prit,  à  son  tour,  le  j>alcfroi  d'Iseut  par 
les  rênes,  et,  la  confiant  à  Dinas,  se  mil  à 
l'écart  pour  prendre  conseil. 

Joyeux.  Dinas  fit  à  la  reine  maint  hon- 
neur et  mainte  courtoisie.  Il  lui  ôta  sa  chape 
d'écarlate  somptueuse,  et  son  corps  apparut 
gracieux  sous  la  tunique  fine  et  le  grand 
bliaut  de  soie.  Et  la  reine  sourit  au  souvenir 
du  vieil  ermite,  qui  n'avait  pas  épargné  ses 
deniers.  Sa  robe  est  riche,  ses  membres  dé- 
licats, ses  yeux  vairs,  ses  cheveux  clairs 
comme  des  rayons  de  soleil. 

Quand  les  félons  la  virent  belle  et 
honorée  comme  jadis,  irrités,  ils  chevau- 
chèrent vers  le  roi.  A  ce  moment,  un  ba- 


LE    GUE    AVENTUREUX  173 

ron,  André  de  NiCole,  s'efforçait  de  le  per- 
suader: 

«  Sire,  disait-il,  retiens  Tristan  près  de  toi  ; 
tu  seras,  grâce  à  lui,  un  roi  plus  redouté.  » 

Et,  peu  à  peu,  il  assouplissait  le  cœur  de 
Marc.  Mais  les  félons  vinrent  à  rencontre  et 
dirent  : 

«  Roi,  écoute  le  conseil  que  nous  le  don- 
nons en  loyauté.  On  a  médit  de  la  reine;  à 
tort,  nous  l'accordons;  mais  si  Tristan  et 
elle  rentrent  ensemble  à  ta  cour,  on  en  par- 
lera de  nouveau.  Laisse  plutôt  Tristan  s'éloi- 
gner quelque  temps  ;  un  jour,  sans  doute, 
tu  le  rappelleras.   » 

Marc  fit  ainsi  :  il  fit  mander  à  Tristan  par 
ses  barons  de  s'éloigner  sans  délai.  Alors, 
Tristan  vint  vers  la  reine  et  lui  dit  adieu.  Ils 
se  regardèrent.  La  reine  eut  honte  à  cause 
de  l'assemblée  et  rougit. 

Mais  le  roi  fut  ému  de  pitié,  et,  parlant  à 
son  neveu  pour  la  première  fois  : 

«  Où  iras-tu,  sous  ces  haillons?  Prends 
dans  mon  trésor  ce  que  tu  voudras,  or,  ar- 
gent, vair  et  gris. 

0. 


174  LE    GUE    AVENTUREUX 

—  Roi,  dit  Tristan,  je  n'y  prendrai  ni  un 
denier,  ni  une  maille.  Comme  je  pourrai, 
j'irai  servir  à  grand'joie  le  riche  roi  de 
Frise.   » 

Il  tourna  bride  et  descendit  vers  la  mer. 
Iseut  le  suivit  du  regard,  et,  si  longtemps 
qu'elle  put  l'apercevoir  au  loin,  ne  se  dé- 
tourna pas. 

A  la  nouvelle  de  l'accord,  grands  et  petits, 
hommes,  femmes  et  enfants  accoururent  en 
foule  hors  de  la  ville  à  la  rencontre  d'Iseut  ; 
et,  menant  grand  deuil  de  l'exil  de  Tristan, 
ils  faisaient  fête  à  leur  reine  retrouvée. 
Au  bruit  des  cloches,  par  les  rues  bien 
jonchées,  encourtinées  de  soie,  le  roi,  les 
comtes  et  les  princes  lui  firent  cortège  ;  les 
portes  du  palais  s'ouvrirent  à  tous  venants  ; 
riches  et  pauvres  purent  s'asseoir  et  man- 
ger, et,  pour  célébrer  ce  jour,  Marc,  ayant 
affranchi  cent  de  ses  serfs,  donna  l'épée  et 
le  haubert  à  vingt  bacheliers  qu'il  arma  de 
sa  main. 

Cependant,  la  nuit  venue,  Tristan,  comme 


LE    GUE    AVENTUREUX  175 

ii  l'avait  promis  à  la  reine,  se  glissa  chez 
le  forestier  Orri,  qui  l'hébergea  secrètement 
dans  le  cellier  ruiné.  Que  les  félons  se 
gardent  ! 


XII 


LE  JUGEMENT  PAR  LE  FER  ROUGE 

Dieu  i  a  fait  vertuz. 
(Béroul.) 

Rientùt.  Denoalen.  Andret  et  Gondoïne  se 
crurent  en  sûreté  :  sans  doute,  Tristan  traî- 
nait sa  vie  outre  la  mer,  en  pays  trop  loin- 
tain pour  les  atteindre.  Donc,  un  jour  de 
chasse,  comme  le  roi.  écoutant  les  abois  de 
sa  meute,  retenait  son  cheval  au  milieu  d'un 
essart,  tous  trois  chevauchèrent  vers  lui  : 

(c  Roi,  entends  notre  parole.  Tu  avais 
condamné  la  reine  sans  jugement,  et  c'était 
forfaire  ;  aujourd'hui  tu  l'absous  sans  juge- 
ment :  n'est-ce  pas  forfaire  encore ?  Jamais 
elle  ne  s'est  justifiée,  et  les  barons  de  ton 
pays  vous  en  blâment  tous  deux.  Conseille- 
lui  plutôt  de  réclamer  elle-même  le  juge- 


178  LE  JUGEMENT 

ment  de  Dieu.  Que  lui  en  coûtera-t-il. 
innocente,  de  jurer  sur  les  ossements  des 
saints  qu'elle  n'a  jamais  failli?  innocente, 
de  saisir  un  fer  rougi  au  feu?  Ainsi  le 
veut  la  coutume,  et  par  cette  facile  épreuve 
seront  à  jamais  dissipés  les  soupçons  an- 
ciens.  » 

Marc  irrité  répondit  : 

«  Que  Dieu  vous  détruise,  seigneurs  cor- 
nouaillais,  vous  qui  sans  répit  cherchez  ma 
honte!  Pour  vous  j'ai  chassé  mon  neveu  ; 
qu'exigez  vous  encore?  que  je  chasse  la  reine 
en  Irlande?  Quels  sont  vos  griefs  nouveaux? 
Contre  les  anciens  griefs,  Tristan  ne  s'est-il 
pas  offert  à  la  défendre  ?  Pour  la  justifier,  il 
vous  a  présenté  la  bataille  et  vous  l'enten- 
diez lous  :  que  n'avez-vous  pris  contre  lui 
vos  écus  et  vos  lances?  Seigneurs,  vous 
m'avez  requis  outre  le  droit  ;  craignez  donc 
que  l'homme  pour  vous  chassé,  je  le  rap- 
pelle ici  î  y 

Mors  les  couards  tremblèrent;  ils  crurent 
voir  Tristan  revenu,  qui  saignait  à  blanc 
leurs  corps. 


PAR      LE     FEIt     ROUGE  179 

«  Sire,  nous  vous  donnions  loyal  conseil, 
pour  votre  honneur,  comme  il  sied  à  vos 
féaux;  mais  nous  nous  tairons  désormais. 
Oubliez  votre  courroux,  rendez-nous  votre 
paix  !  » 

Mais  Marc  se  dressa  sur  ses  arçons  : 

«  Hors  de  ma  terre,  félons  !  vous  n'aurez 
plus  ma  paix.  Pour  vous  j'ai  chassé  Tristan  ; 
à  votre  tour,  hors  de  ma  terre  ! 

—  Soit,  beau  sire  !  nos  châteaux  sont  forts, 
bien  clos  de  pieux,  sur  des  rocs  durs  à 
gravir  !    » 

Et,  sans  le  saluer,  ils  tournèrent  bride. 

Sans  attendre  limiers  ni  veneurs,  Marc 
poussa  son  cheval  vers  Tintagel,  monta  les 
degrés  de  la  salle,  et  la  reine  entendit  son 
pas  pressé  retentir  sur  les  dalles. 

Elle  se  leva,  vint  à  sa  rencontre,  lui  prit 
son  épée,  comme  elle  avait  coutume,  et  s'in- 
clina jusqu'à  ses  pieds.  Marc  la  retint  par 
les  mains  et  la  relevait,  quand  Iseut,  haus- 
sant vers  lui  son  regard,  vit  ses  nobles  traits 
tourmentés    par    la  colère    :    tel  il  lui  était 


180  LE    JUGE  MENT 

apparu  jadis,    forcené,    devant    le    bûcher. 

«  Ah!  pensa-tdle.  mon  ami  est  décou- 
vert, le  roi  l'a  pris  !  » 

Son  cœur  se  refroidit  dans  sa  poitrine,  cl 
sans  une  parole,  elle  s'abattit  aux.  pieds  du 
roi.  Il  la  prit  dans  ses  bras  et  la  baisa  douce- 
ment :  peu  à  peu  elle  se  ranimait  : 

«   Amie,  amie,  quel  est  votre  tourment? 

—  Shr>.  j'ai  peur  :  je  vous  ai  au  si  cour- 
roucé ! 

—  Oui,  je  revenais  irrité  de  cette  chasse. 

—  Ah  !  seigneur,  si  vos  veneurs  vous  ont 
marri,  vous  sied  il  de  prendre  tant  à  cœur 
des  fâcheries  de  chasse  !»  » 

Marc  sourit  de  ce  propos  : 

«  Non.  amie,  mes  veneurs  ne  m'ont  pas 
irrité;  mais  trois  félons,  qui,  dès  longtemps, 
nous  haïssent  ;  tu  les  connais,  Andret.  Dc- 
noalen  et  Gôndoïne  :  je  les  ai  chassés  de  ma 
terre. 

Sire  quel  mal  ont  ils  osé  dire  de  moi  ? 

—  ( ) 1 1 c  t'importe?  Je  les  ai  chassés. 
Sire,    chacun    a     le   droit    de    dire    sa 

pensée.  Mais  j'ai  le  droit  aussi  de  connaître 


PAU    LE     FER    ROUGE  181 

le  blâme  jeté  sur  moi.  Et  de  qui  l'appren- 
drais-je,  sinon  de  vous  ?  Seule  en  ce  pays 
étranger,  je  n'ai  personne,  hormis  vous, 
sire,  pour  me  défendre. 

—  Soit.  Ils  prétendaient  donc  qu'il  te 
convient  de  te  justifier  par  le  serment  et 
par  l'épreuve  du  fer  rouge.  «  La  reine,  di- 
te saient-ils,  ne  devrait  elle  pas  requérir  elle- 
«  même  ce  jugement?  Ces  épreuves  sont 
«  légères  à  qui  se  sait  innocent.  Que  lui  en 
«  coûterait-il?...  Dieu  est  vrai  juge;  il  dissi- 
«  perait  à  jamais  les  griefs  anciens...  »  Voilà 
ce  qu'ils  prétendaient.  Mais  laissons  ces 
choses.  Je  les  ai  chassés,  te  dis-je.  » 

Iseut  frémit  ;  elle  regarda  le  roi  : 
«    Sire,   mandez-leur  de   revenir  à  votre 
cour.  Je  me  justifierai  par  serment. 

—  Quand  ? 

—  Au  dixième  jour. 

—  Ce  terme  est  bien  proche,  amie. 

—  Il  n'est  que  trop  lointain.  Mais  je 
requiers  que  d'ici  là  vous  mandiez  au  roi 
Artur  de  chevaucher  avec  monseigneur 
Gauvain,    avec  Girflet,    Ké   le    sénéchal   et 

10 


182  LE    JUGEMENT 

cent  de  ses  chevaliers  jusqu'à  la  marche  de 
votre  terre,  à  la  Blanche-Lande,  sur  la  rive 
du  fleuve  qui  sépare  vos  royaumes.  C'est 
là,  devant  eux,  que  je  veux  faire  le  ser- 
ment, et  non  devant  vos  seuls  barons  : 
car,  à  peine  aurais-je  juré,  vos  barons  vous 
requerraient  encore  de  m'imposer  nou- 
velle épreuve,  et  jamais  nos  tourments  ne 
finiraient.  Mais  ils  n'oseront  plus,  si  Artur 
et  ses  chevaliers  sont  les  garants  du  juge- 
ment. » 

Tandis  que  se  hâtaient  vers  Carduel  les 
hérauts  d'armes,  messagers  de  Marc  au- 
près du  roi  Artur,  secrètement  Iseut  envoya 
vers  Tristan  son  valet  Perinis  le  Blond,  le 
Fidèle. 

Perinis  courut  sous  les  bois,  évitant  les 
sentiers  frayés,  tant  qu'il  atteignit  la  ca- 
bane d'Orri  le  forestier,  où,  depuis  de  longs 
jours,  Tristan  l'attendait.  Perinis  lui  rap- 
porta les  choses  advenues,  la  nouvelle 
félonie,  le  terme  du  jugement,  l'heure  et  le 
lieu  marqués  : 


PAR     LE     FER     ROUGE  183 

«  Sire,  ma  dame  vous  mande  qu'au  jour 
fixé,  sous  une  robe  de  pèlerin,  si  habile- 
ment déguisé  que  nul  ne  puisse  vous  recon- 
naître, sans  armes,  vous  soyez  à  la  Blanche- 
Lande  :  il  lui  faut,  pour  atteindre  au  lieu  du 
jugement,  passer  le  fleuve  en  barque  ;  sur 
la  rive  opposée,  là  où  seront  les  cheva- 
liers du  roi  Artur,  vous  l'attendrez.  Sans 
doute,  alors  vous  pourrez  lui  porter  aide. 
Ma  dame  redoute  le  jour  du  jugement  : 
pourtant  elle  se  fie  en  la  courtoisie  de 
Dieu,  qui  déjà  sut  l'arracher  aux  mains  des 
lépreux. 

—  Retourne  vers  la  reine,  beau  doux  ami 
Perinis  :  dis-lui  que  je  ferai  sa  volonté.  » 

Or,  seigneurs,  quand  Perinis  s'en  re- 
tourna vers  Tintagel,  il  advint  qu'il  aperçut 
dans  un  fourré  le  même  forestier  qui, 
naguère,  ayant  surpris  les  amants  endor- 
mis, les  avait  dénoncés  au  roi.  Un  jour 
qu'il  était  ivre,  il  s'était  vanté  de  sa  traî- 
trise. L'homme,  ayant  creusé  dans  la  terre 
un  trou  profond,  le  recouvrait  habilement 
de   branchages,  pour  y   prendre   loups   et 


104  LE   JUGEMENT 

sangliers.  Il  vit  s'élancer  sur  lui  le  valet  de 
la  reine  et  voulut  fuir.  Mais  Perinis  l'accula 
sur  le  bord  du  piège  : 

«  Espion  qui  as  vendu  la  reine,  pour- 
quoi l'enfuir  ?  lleste  là,  près  de  ta  tombe, 
que  toi-même  as  pris  le  soin  de  creuser  !  » 

Son  bâton  tournoya  dans  l'air  en  bour- 
donnant. Le  bâton  et  le  crâne  se  brisèrent 
à  la  fois,  et  Perinis  le  Blond,  le  Fidèle, 
poussa  du  pied  le  corps  dans  la  fosse  cou- 
verte de  brandies. 

Au  jour  marqué  pour  le  jugement,  le  roi 
Marc,  Iseut  et  les  barons  de  Cornouailles- 
ayant  chevauché  jusqu'à  la  Blanche-Lande, 
parvinrent  en  bel  arroi  devant  le  fleuve,  et, 
massés  au  long  de  l'autre  rive,  les  cheva- 
liers d'Artur  les  saluèrent  de  leurs  ban- 
nières brillantes. 

Devant  eux,  assis  sur  la  berge,  un  pèle- 
rin miséreux,  enveloppé  dans  sa  chape,  où 
pendaient  des  coquilles,  tendait  sa  sébile 
de  bois  et  demandait  l'aumône  d'une  voix 
aiffuë  cl  dolcnle. 


PAR     LE     FER      ROUGE  1{{5 

A  force  de  rames,  les  barques  de  Cor- 
nouailles  approchaient.  Quand  elles  furent 
près  d'atterrir,  Iseut  demanda  aux  cheva- 
liers qui  l'entouraient  : 

«  Seigneurs,  comment  pourrai-je  attein- 
dre à  la  terre  ferme,  sans  souiller  mes  longs 
vêtements  dans  cette  fange  ?  Il  faudrait 
qu'un  passeur  vint  m'aider.  » 

L'un  des  chevaliers  héla  le  pèlerin  : 

«  Ami,  retrousse  ta  chape,  descends  dans 
l'eau  et  porte  la  reine,  si  pourtant  tu  ne 
crains  pas,  cassé  comme  je  te  vois,  de  flé- 
chir à  mi-route.  » 

L'homme  prit  la  reine  dans  ses  bras. 
Elle  lui  dit  tout  bas  :  «  Ami  !  »  Puis,  tout  bas 
encore  :  «  Laisse-toi  choir  sur  le  sable.  » 

Parvenu  au  rivage,  il  trébucha  et  tomba, 
tenant  la  reine  pressée  entre  ses  bras. 
Écuyers  et  mariniers,  saisissant  les  rames 
et  les  gaffes,  pourchassaient  le  pauvre  hère. 

«  Laissez-le,  dit  la  reine  ;  sans  doute  un 
long  pèlerinage  l'avait  affaibli.  » 

Et  détachant  un  fermail  d'or  fin,  elle  le 
jeta  au  pèlerin. 


186  LE    JUG  EMENT 

Devant  le  pavillon  d'Artur,  un  riche 
drap  de  soie  de  Nicée  était  tendu  sur 
l'herbe  verte,  et  les  reliques  des  saints,  re- 
tirées des  écrins  et  des  châsses,  y  étaient 
déjà  disposées.  Monseigneur  Gauvain,  Gir- 
flet  et  Ké  le  sénéchal  les  gardaient. 

La  reine,  ayant  supplié  Dieu,  retira  les 
joyaux  de  son  cou  et  de  ses  mains  et  les 
donna  aux  pauvres  mendiants  ;  elle  déta- 
cha son  manteau  de  pourpre  et  sa  guimpe 
fine,  et  les  donna  ;  elle  donna  son  chainse 
et  son  bliaut  et  ses  chaussures  enrichies 
de  pierreries.  Elle  garda  seulement  sur 
son  corps  une  tunique  sans  manches,  et, 
les  bras  et  les  pieds  nus,  s'avança  devant 
les  deux  rois.  A  l'ehtour,  les  barons  la  con- 
templaient en  silence,  et  pleuraient.  Pris 
des  reliques  bridait  un  brasier.  Tremblante, 
elle  étendit  la  main  droite  vers  les  ossemenK 
des  sainls  et  dit  : 

«  Roi  de  Logrcs  cl  roi  de  Cornouailles, 
sire  Gauvain.  sire  ké.  sire  Girflet,  et  vous 
tous  qui  serez  mes  garants,  par  ces  corps 
saints  et  par  lous  les  corps  s;iinls  qui   sonl 


PAR     LE     FER      ROUGE  187 

en  ce  monde,  je  jure  que  jamais  un  homme 
né  de  femme  ne  m'a  tenue  entre  ses  bras, 
hormis  le  roi  Marc,  mon  seigneur,  et  le 
pauvre  pèlerin  qui,  tout  à  l'heure,  s'est 
laissé  choir  à  vos  yeux.  Roi  Marc,  ce  ser- 
ment convient-il  ? 

—  Oui,  reine,  et  que  Dieu  manifeste  son 
vrai  jugement  ! 

—  Amen  !  »  dit  Iseut. 

Elle  s'approcha  du  brasier,  pùle  et  chan- 
celante. Tous  se  taisaient  ;  le  fer  était 
rouge.  Alors  elle  plongea  ses  bras  nus 
dans  la  braise,  saisit  la  barre  de  fer,  mar- 
cha neuf  pas  en  la  portant,  puis  l'ayant  re- 
jetée, étendit  ses  bras  en  croix,  les  paumes 
ouvertes.  Et  chacun  vit  que  sa  chair  était 
plus  saine  que  prune  de  prunier. 

Alors  de  toutes  les.  poitrines  un  grand 
cri  de  louange  monta  vers  Dieu. 


XIII 
LA  VOIX  DU  ROSSIGNOL 


Tristran  defors  e  chante  c  gient 
Cum  russinol  que  preot  congé 
En  fin  d'esté  od  grand  pité. 

l   innei  des  amanz 


Quand  Tristan,  rentré  dans  la  cabane  du 
forestier  Orri,  eut  rejeté  son  bourdon  et 
dépouillé  sa  chape  de  pèlerin,  il  connut 
clairement  en  son  cœur  que  le  jour  était 
venu  de  tenir  la  foi  jurée  au  roi  Marc  et 
de  s'éloigner  du  pays  de  Cornouailles. 

Que  tardait-il  encore  ?  La  reine  s'était 
justifiée,  le  roi  la  chérissait,  il  l'honorait. 
Artur  au  besoin  la  prendrait  en  sa  sauve- 
garde, et,  désormais,  nulle  félonie  ne  pré- 
vaudrait contre  elle.  Pourquoi  plus  long- 
temps rôder  aux  alentours  de  ïintagel? 
Il  risquait  vainement  sa  vie,  et  la  vie  du 

10. 


190  LA    VOIX     DU      KOSSIGNOL 

forestier,  et  le  repos   d'Iseut.   Certes,  il    fal- 
lait partir,   et  c'est   pour  la  dernière    fois, 
sous    sa    robe    de    pèlerin,   à    la    Blanche 
Lande,  qu'il  avait  senti  le  beau  corps  d'Iseut 
entre  ses  bras. 

Trois  jours  encore,  il  tarda,  ne  pouvant 
se  déprendre  du  pays  où  vivait  la  reine. 
Mais  quand  vint  le  quatrième  jour,  il  prit 
congé  du  forestier  qui  l'avait  hébergé  et 
dit  à  Gorvenal  : 

«  Beau  maître,  voici  l'heure  du  long  dé- 
parl  :  nous  irons  vers  la  terre  de  Galles.  » 

Ils  se  mirent  à  la  voie,  tristement,  dans 
la  nuit.  Mais  leur  route  longeait  le  verger 
enclos  de  pieux  où  Tristan,  jadis,  attendait 
son  amie.  La  nuit  brillait  limpide.  Au  dé- 
tour du  chemin,  non  loin  de  la  palissade,  il 
vit  se  dresser  dans  la  clarté  du  ciel  le  tronc 
robuste  du  grand  pin. 

«  Beau  maître,  attends  sous  le  bois  pro- 
chain ;  bientôt  je  serai  revenu. 

—  Où  vas-tu?  Fou,  veux-tu  sans  répit 
chercher  la  mort  ?  » 

Mais    déjà,    d'un     bond     assuré.    Tristan 


LA    VOIX     DU     ROSSIGNOL  191 

avait  franchi  la  palissade  de  pieux.  Il  vint 
sous  le  grand  pin,  près  du  perron  de  mar- 
bre clair.  Que  servirait  maintenant  de  jeter 
à  la  fontaine  des  copeaux  bien  taillés?  Iseut 
ne  viendrait  plus  !  A  pas  souples  et  pru- 
dents, par  le  sentier  qu'autrefois  suivait  la 
reine,  il  osa  s'approcher  du  château. 

Dans  sa  chambre,  entre  les  bras  de  Marc 
endormi,  Iseut  veillait.  Soudain,  par  la  croi- 
sée entr'ouverte  où  se  jouaient  les  rayons 
de  la  lune,  entra  la  voix  d'un  rossignol. 

Iseut  écoutait  la  voix  sonore  qui  venait 
enchanter  la  nuit  ;  elle  s'élevait  plaintive 
et  telle  qu'il  n'est  pas  de  cœur  cruel,  pas 
de  cœur  de  meurtrier  qu'elle  n'eût  attendri. 
La  reine  songea  :  «  D'où  vient  cette  mélo- 
die ?...  »  Soudain  elle  comprit  :  «  Ah  !  c'est 
Tristan  !  Ainsi  dans  la  forêt  du  Morois  il 
imitait  pour  me  charmer  les  oiseaux  chan- 
teurs. Il  part,  et  voici  son  dernier  adieu. 
Comme  il  se  plaint  !  Tel  le  rossignol  quand 
il  prend  congé,  en  fin  d'été,  à  grande  tris- 
tesse. Ami,  jamais  plus  je  n'entendrai  ta 
voix  !  » 


192  LA     VOIX     DU     ROSSIGNOL 

La  mélodie  vibra  plus  ardente. 

«  Ah!  qu'exiges-tu?  que  je  vienne!  Non, 
souviens-toi  d'Ogrin  l'ermite,  et  des  ser- 
ments jurés.  Tais-toi,  la  mort  nous  guette... 
Qu'importe  la  mort  !  tu  m'appelles,  tu  me 
veux,  je  viens  !  » 

Elle  se  délaça  des  bras  du  roi,  et  jeta  un 
manteau  fourré  de  gris  sur  son  corps 
presque  nu.  Il  lui  fallait  traverser  la  salle 
voisine,  où  chaque  nuit  dix  chevaliers  veil- 
laient à  tour  de  rôle  ;  tandis  que  cinq  dor- 
maient, les  cinq  autres,  en  armes,  debout 
devant  les  huis  et  les  croisées,  guettaient  au 
dehors.  Mais,  par  aventure,  ils  s'étaient 
tous  endormis,  cinq  sur  des  lits,  cinq  sur 
les  dalles.  Iseut  franchit  leurs  corps  épars, 
souleva  la  barre  de  la  porte  :  l'anneau  sonna, 
mais  sans  éveiller  aucun  des  guetteurs. 
Elle  franchit  le  seuil,  et  le  chanteur  se  tut. 

Sous  les  arbres,  sans  une  parole,  il  la 
pressa  contre  sa  poitrine  ;  leurs  bras  se 
nouèrent  fermement  autour  de  leurs  corps, 
et  jusqu'à  l'aube,  comme  cousus  par  des 
lacs,  ils  ne  se  déprirent  pas   de  l'étreinte. 


LA     VOIX    DU     ROSSIGNOL  193 

Malgré  le  roi  et  les  guetteurs,   les   amants 
mènent  leur  joie  et  leurs  amours. 

Cette  nuitée  affola  les  amants  :  et  les  jours 
qui  suivirent,  comme  le  roi  avait  quitté 
Tintagel  pour  tenir  ses  plaids  à  Saint- 
Lubin,  Tristan,  revenu  chez  Orri,  osa  cha- 
que matin,  au  clair  soleil,  se  glisser  par  le 
verger  jusqu'aux  chambres  des  femmes. 

Un  serf  le  surprit  et  s'en  fut  trouver 
Andret,  Denoalen  et  Gondoïne  : 

«  Seigneurs,  la  bête  que  vous  croyez 
délogée  est  revenue  au  repaire. 

—  Qui  ? 

—  Tristan. 

—  Quand  l'as-tu  vu  ? 

—  Ce  matin,  et  je  l'ai  bien  reconnu.  Et 
vous  pourrez  pareillement  demain,  à  l'au- 
rore, le  voir  venir,  l'épée  ceinte,  un  arc 
dans  une  main,  deux  flèches  dans  l'autre. 

—  Où  le  verrons-nous  ? 

—  Par  telle  fenêtre  que  je  sais.  Mais,  si 
je  vous  le  montre,  combien  me  donnerez- 
vous  ? 


194  LA     VOIX     DU     ROSSIGNOL 

—  Un  marc  d'argent,  et  tu  seras  un 
manant  riche. 

—  Donc  écoutez,  dit  le  serf.  On  peut 
voir  dans  la  chambre  de  la  reine  par  une 
fenêtre  étroite  qui  la  domine,  car  elle  est 
percée  très  haut  dans  la  muraille.  Mais  une 
grande  courtine  tendue  à  travers  la  cham- 
bre masque  le  pertuis.  Que  demain,  l'un 
de  vous  trois  pénètre  bellement  dans  le 
verger  ;  il  coupera  une  longue  branche 
d'épine  et  l'aiguisera  par  le  bout  ;  qu'il  se 
hisse  alors  jusqu'à  la  haute  fenêtre  et  pique 
la  branche,  comme  une  broche,  dans  l'é- 
toffe de  la  courtine  ;  il  pourra  ainsi  l'écarter 
légèrement  et  vous  ferez  brûler  mon  corps, 
seigneurs,  si  derrière  la  tenture  vous  ne 
voyez  pas  alors  ce  que  je  vous  ai  dit.  » 

\iulret,  Gondoïne  et  Denoalen  débatti- 
rent lequel  d'entre  eux  aurait  le  premier 
la  joie  de  ce  spectacle,  et  convinrent  enfin 
de  l'octroyer  d'abord  à  Gondoïne.  Ils  se 
séparèrent  :  le  lendemain,  à  l'aube,  ils  se 
retrouveraient;  demain,  à  l'aube,  beaux  sei- 
gneurs, gardez-vous  de  Tristan  ! 


LA     VOIX    DU     ROSSIGNOL  195 

Le  lendemain,  dans  la  nuit  encore  obs- 
cure, Tristan,  quittant  la  cabane  d'Orri  le 
forestier,  rampa  vers  le  château  sous  les 
épais  fourrés  d'épines.  Comme  il  sortait 
d'un  hallier,  il  regarda  par  la  clairière  et 
vit  Gondoïne  qui  s'en  venait  de  son  ma- 
noir. Tristan  se  rejeta  dans  les  épines  et  se 
tapit  en  embuscade  : 

«  Ah  !  Dieu  !  fais  que  celui  qui  s'avance 
là-bas  ne  m'aperçoive  pas  avant  l'instant 
favorable  !  » 

L'épée  au  poing,  il  l'attendait  ;  mais,  par 
aventure,  Gondoïne  prit  une  autre  voie  et 
s'éloigna.  Tristan  sortit  du  hallier,  déçu, 
banda  son  arc,  visa  ;  hélas  !  l'homme  était 
déjà  hors  de  portée. 

A  cet  instant,  voici  venir  au  loin,  des- 
cendant doucement  le  sentier,  à  l'amble 
d'un  petit  palefroi  noir,  Denoalen,  suivi  de 
deux  grands  lévriers.  Tristan  le  guetta, 
caché  derrière  un  pommier.  11  le  vit  qui 
excitait  ses  chiens  à  lever  un  sanglier  dans 
un  taillis.  Mais  avant  que  les  lévriers 
l'aient  délogé  de  sa  bauge,  leur  maître  aura 


19G  LA     VOIX    DU     ROSSIGNOL 

reçu  telle  blessure  que  nul  médecin  ne 
saura  la  guérir.  Quand  Denoalen  fut  près 
de  lui,  Tristan  rejeta  sa  chape,  bondit,  se 
dressa  devant  son  ennemi.  Le  traître  voulut 
fuir  ;  vainement  :  il  n'eut  pas  le  loisir  de 
crier  :  «  Tu  me  blesses  !  »  Il  tomba  de 
cheval,  Tristan  lui  coupa  la  tête,  trancha 
les  tresses  qui  pendaient  autour  de  son 
visage  et  les  mit  dans  sa  chausse  :  il  vou- 
1  ait  les  montrer  à  Iseut  pour  en  réjouir  le 
cœur  de  son  amie.  «  Hélas  !  songeait-il, 
qu'est  devenu  Gondoïne  ?  Il  s'est  échappé  : 
que  n'ai-je  pu  lui  payer  même  salaire?  » 

Il  essuya  son  épée,  la  remit  en  sa  gaine, 
I raina  sur  le  cadavre  un  tronc  d'arbre,  et 
laissant  le  corps  sanglant,  il  s'en  fut,  le 
chaperon  en  tête,  vers  son  amie. 

Au  château  de  Tintagel  Gondoïne  l'avait 
devancé  :  déjà,  grimpé  sur  la  haute  fenêtre, 
il  avait  piqué  sa  baguette  d'épine  dans  la 
courtine,  écarté  légèrement  deux  pans  de 
l'étoffe,  et  regardait  au  travers  la  cham- 
bre bien  jonchée.  D'abord  il  n'y  vit  per- 
sonne que  Perinis;  puis  ce  fut  Brangien  qui 


LA     VOIX     DU     ROSSIGNOL  197 

tenait  encore  le  peigne  dont  elle  venait  de 
peigner  la  reine  aux  cheveux  d'or. 

Mais  Iseut  entra,  puis  Tristan.  Il  portait 
dune  main  son  arc  d'aubier  et  deux  flè- 
ches ;  dans  l'autre  il  tenait  deux  longues 
tresses  d'homme. 

Il  laissa  tomber  sa  chape,  et  son  beau 
corps  apparut.  Iseut  la  Blonde  s'inclina 
pour  le  saluer,  et  comme  elle  se  redressait, 
levant  la  tête  vers  lui,  elle  vit,  projetée  sur 
la  tenture,  l'ombre  de  la  tête  de  Gondoïne. 
Tristan  lui  disait  : 

«  Vois-tu  ces  belles  tresses  ?  Ce  sont  celles 
de  Denoalen.  Je  t'ai  vengée  de  lui.  Jamais 
plus  il  n'achètera  ni  ne  vendra  écu  ni  lance  ! 

—  C'est  bien,  seigneur;  mais  tendez  cet 
arc,  je  vous  prie  ;  je  voudrais  voir  s'il  est 
commode  à  bander.  » 

Tristan  le  tendit,  étonné,  comprenant  à 
demi.  Iseut  prit  l'une  des  deux  flèches, 
l'encocha,  regarda  si  la  corde  était  bonne, 
et  dit  à  voix  basse  et  rapide  : 

«  Je  vois  chose  qui  me  déplaît.  \ise 
bien,  Tristan  !  » 


190  LA     VOIX    DU     ROSSIGNOL 

Il  prit  sa  pose,  leva  la  tôle  et  vit  tout  au 
haut  de  la  courtine  l'ombre  de  la  tête  de 
Gondoïne.  «  Que  Dieu,  fait-il,  dirige  cette 
flèche  !  »  11  dit,  se  retourne  vers  la  paroi, 
tire.  La  longue  flèche  siffle  dans  l'air,  éme- 
rillon  ni  hirondelle  ne  vole  si  vite,  crève 
l'œil  du  traître,  traverse  sa  cervelle  comme 
la  chair  d'une  pomme,  et  s'arrête,  vibrante, 
contre  le  crâne.  Sans  un  cri,  Gondoïne 
s'abattit  et  tomba  sur  un  pieu. 

Alors  Iseut  dit  à  Tristan  : 

c<  Fuis  maintenant,  ami  !  Tu  le  vois,  les 
félons  connaissent  ton  refuge  !  Andret  sur- 
vit, il  l'enseignera  au  roi  ;  il  n'est  plus  de 
sûreté  pour  toi  dans  la  cabane  du  fores- 
tier !  Fuis,  ami,  Perinis  le  Fidèle  cachera 
ce  corps  dans  la  forêt,  si  bien  que  le  roi 
n'en  saura  jamais  nulles  nouvelles.  Mais 
toi,  fuis  de  ce  pays,  pour  ton  salut,  pour 
le  mien  !  » 

Tristan  dit  : 

«  Comment  pourrais  je  vivre  ? 
-  Oui,  ami  Tristan,  nos  vies  sont  enla- 
cées et  tissées  l'une  à  l'autre.  Et  moi,  com- 


LA    VOIX    DU     ROSSIGNOL  199 

ment    pourrais-je  vivre?  Mon    corps    reste 
ici,  tu  as  mon  cœur. 

—  Iseut,  amie,  je  pars,  je  ne  sais  pour 
quel  pays.  Mais,  si  jamais  tu  revois  l'anneau 
de  jaspe  vert,  feras-tu  ce  que  je  te  deman- 
derai par  lui? 

—  Oui,  tu  le  sais  :  si  je  revois  l'anneau 
de  jaspe  vert,  ni  tour,  ni  fort  château,  ni 
défense  royale  ne  m'empêcheront  de  faire 
la  volonté  de  mon  ami,  que  ce  soit  folie 
ou  sagesse  ! 

—  Amie,  que  le  Dieu  né  en  Bethléem  t'en 
sache  gré  ! 

—  Ami,  que  Dieu  te  garde  !   » 


XIV 


LE   GRELOT  MEKYEILLEUX 


Ne  membre  vus,  ma  belle  ami 
D'une  petite  druerie  ? 

{La  Folie  Tristan.) 


Tristan  se  réfugia  en  Galles,  sur  la  terre 
du  noble  duc  Gilain.  Le  duc  était  jeune, 
puissant,  débonnaire  ;  il  l'accueillit  comme 
un  hôte  bienvenu.  Pour  lui  faire  honneur 
et  joie,  il  n'épargna  nulle  peine;  mais  ni 
les  aventures  ni  les  fêtes  ne  purent  apaiser 
l'angoisse  de  Tristan. 

Un  jour  qu'il  était  assis  aux  côtés  du 
jeune  duc,  son  cœur  était  si  douloureux 
qu'il  soupirait  sans  même  s'en  apercevoir. 
Le  duc,  pour  adoucir  sa  peine,  commanda 
d'apporter  dans  sa  chambre  privée  son 
jeu  favori  qui,   par   sortilège,    aux    heures 


202  LE     GRELOT     MERVEILLEUX 

tristes,  charmait  ses  yeux  et  son  cœur.  Sur 
une  table  recouverte  d'une  pourpre  noble 
et  riche,  on  plaça  son  chien  Petit- Crû. 
C'était  un  chien  enchanté  :  il  venait  au 
duc  de  l'île  d'Avallon  ;  une  fée  le  lui  avait 
envoyé  comme  un  présent  d'amour.  Nul 
ne  saurait  par  des  paroles  assez  habiles 
décrire  sa  nature  et  sa  beauté.  Son  poil 
était  coloré  de  nuances  si  merveilleusement 
disposées  que  l'on  ne  savait  nommer  sa 
couleur  ;  son  encolure  semblait  d'abord 
[•lus  blanche  que  neige,  sa  croupe  plus 
verte  que  feuille  de  trètle,  l'un  de  ses 
lianes  rouge  comme  l'écarlate,  l'autre  jaune 
comme  le  safran,  son  ventre  bleu  comme 
le  lapis  lazuli,  son  dos  rosé;  mais  quand 
on  le  regardait  plus  longtemps,  toutes  ces 
couleurs  dansaient  aux  yeux  et  muaient, 
tour  «à  tour  blanches  et  vertes,  jaunes, 
bleues,  pourprées,  sombres  ou  fraîches.  11 
portait  au  cou.  suspendu  à  une  chaînette 
d'or,  un  grelot  au  tintement  si  gai.  si  clair, 
si  doux,  qu'à  l'ouïr  le  eojur  de  Tristan 
s'attendrit,  s'apaisa,  et  que  sa  peine  se  fon- 


LE     GRELOT     MERVEILLEl   V  2(13 

dit.  Il  ne  lui  .souvint  plus  de  tant  de  misè- 
res endurées  pour  la  reine  ;  car  telle  était 
la  merveilleuse  vertu  du  grelot  :  le  cœur, 
à  l'entendre  sonner  si  doux,  si  gai.  >i 
clair,  oubliait  toute  peine.  Et  tandis  que 
Tristan,  ému  par  le  sortilège,  caressait  la 
petite  bête  enchantée  qui  lui  prenait  tout 
son  chagrin  et  dont  la  robe,  au  toucher  de 
sa  main,  semblait  plus  douce  qu'une  étoile 
de  samit,  il  songeait  que  ce  serait  là  un  beau 
présent  pour  Iseut.  Mais  que  faire  ?  Le  duc 
Gilain  aimait  Petit-Cru  par-dessus  toute 
chose,  et  nul  n'aurait  pu  l'obtenir  de  lui, 
ni  par  ruse,  ni  par  prière. 

Un  jour,  Tristan  dit  au  duc  : 

«  Sire,  que  donneriez-vous  à  qui  déli- 
vrerait votre  terre  du  géant  Urgan  le 
Velu,  qui  réclame  de  vous  de  lourds  tri- 
buts ? 

—  En  vérité,  je  donnerais  à  choisir  à 
son  vainqueur,  parmi  mes  richesses,  celle 
qu'il  tiendrait  pour  la  plus  précieuse;  mais 
nul  n'osera  s'attaquer  au  géant. 

—  Voilà    merveilleuses    paroles,    reprit 


204  LE    GRELOT     MERVEILLEUX 

Tristan.  Mais  le  bien  ne  vient  jamais  dans 
un  pays  que  par  les  aventures,  et,  pour  tout 
l'or  de  Milan,  je  ne  renoncerais  à  mon  désir 
de  combattre  le  géant. 

-  Alors,  dit  le  duc  Gilain,  que  le  Dieu 
né  d'une  Vierge  vous  accompagne  et  vous 
défende  de  la  mort  !  » 

Tristan  atteignit  Urgan  le  Yelu  dans  son 
repaire.  Longtemps  ils  combattirent  furieu- 
sement. Enfin  la  prouesse  triompha  de  la 
force,  l'épée  agile  de  la  lourde  massue, 
et  Tristan,  ayant  tranché  le  poing  droit  du 
géant,  le  rapporta  au  duc  : 

«  Sire,  en  récompense,  ainsi  que  vous 
lavez  promis,  donnez-moi  Petit-Cru,  votre 
chien  enchanté  ! 

-  Ami,  qu'as-tu  demandé  ?  Laisse  le-moi 
et  prends  plutôt  ma  sœur  et  la  moitié  de 
ma  terre. 

—  Sire,  votre  sœur  est  belle,  et  belle  est 
votre  terre  ;  mais  c'est  pour  gagner  votre 
chien-fée  que  j'ai  attaqué  Urgan  le  Velu. 
Souvenez-vous  de  votre  promesse  1 

—  Prends-le  donc  ;    mais   sache   que  lu 


LE     GRELOT    MERVEILLEUX  205 

m'as    enlevé    la  joie    de   mes   yeux    et    la 
gaieté  de  mon  cœur  !  » 

Tristan  confia  le  chien  à  un  jongleur  de 
Galles,  sage  et  rusé,  qui  le  porta  de  sa  part 
en  Cornouailles.  Il  parvint  à  Tintagel  et  le 
remit  secrètement  à  Brangien.  La  reine 
s'en  réjouit  grandement,  donna  en  récom- 
pense dix  marcs  d'or  au  jongleur  et  dit  au 
roi  que  la  reine  d'Irlande,  sa  mère,  en- 
voyait ce  cher  présent.  Elle  fit  ouvrer  poul- 
ie chien,  par  un  orfèvre,  une  niche  précieu- 
sement incrustée  d'or  et  de  pierreries  et, 
partout  où  elle  allait,  le  portait  avec  elle, 
en  souvenir  de  son  ami.  Et  chaque  fois 
qu'elle  le  regardait,  tristesse,  angoisse,  re- 
grets s'effaçaient  de  son  cœur. 

Elle  ne  comprit  pas  d'abord  la  merveille  : 
si  elle  trouvait  une  telle  douceur  à  le  con- 
templer, c'était,  pensait-elle,  parce  qu'il 
lui  venait  de  Tristan;  c'était,  sans  doute,  la 
pensée  de  son  ami  qui  endormait  ainsi  sa 
peine.  Mais  un  jour  elle  connut  que  c'était 
un  sortilège,  et  que  seul  le  tintement  du 
grelot  charmait  son  cœur. 

i\ 


20G  LE    GRELOT    MERVEILLEUX 

«  'Ah  !  pensa-t-elle,  convient  il  que  je 
connaisse  le  réconfort,  tandis  que  Tristan 
est  malheureux  ?  Il  aurait  pu  garder  ce 
chien  enchanté  et  oublier  ainsi  toute  dou- 
leur; par  belle  courtoisie,  il  a  mieux  aimé 
me  l'envoyer,  me  donner  sa  joie  et  repren- 
dre sa  misère.  Mais  il  ne  sied  pas  qu'il  en 
soit  ainsi;  Tristan,  je  veux  souffrir  aussi 
longtemps  que  tu  souffriras.  » 

Elle  prit  le  grelot  magique,  le  fit  tinter 
une  dernière  fois,  le  détacha  doucement; 
puis,  par  la  fenêtre  ouverte,  elle  le  lança 
dans  la  mer. 


XV 


ISEUT  AUX  BLANCHES  MAINS 


Ire  de  femme  est  a  dater; 
Mol  >>n  deit  bien  chascans  garder. 
Cum  de  léger  vient  leur  a  mur, 
De  léger  revient  lur  haûr. 

(Thomas.) 


Les  amants  ne  pouvaient  vivre  ni  mourir 
l'un  sans  l'autre.  Séparés,  ce  n'était  pas  la 
vie,  ni  la  mort,  mais  la  vie  et  la  mort  à  la 
fois. 

Parles  mers,  les  îles  et  les  pays,  Tristan 
voulut  fuir  sa  misère.  Il  revit  son  pays  de 
Loonnois,  où  Rohalt  le  Foi-Tenant  reçut  son 
fils  avec  des  larmes  de  tendresse  ;  mais  ne 
pouvant  supporter  de  vivre  dans  le  repos 
de  sa  terre,  Tristan  s'en  fut  par  les  duchés 
et  les  royaumes,  cherchant  les  aventures.. 
Du  Loonnois  en  Frise,  de  Frise  en  Gavoie, 


208  ISEUT    AUX    BLANCHES    MAINS 

d'Allemagne  en  Espagne,  il  servit  maints 
seigneurs,  acheva  maintes  emprises.  Mais, 
pendant  deux  années,  nulle  nouvelle  ne  lui 
vint  de  la  Cornouailles,  nul  ami.  nul  mes- 
sage. 

Alors  il  crut  qu'Iseut  s'était  déprise  de 
lui  et  qu'elle  l'oubliait. 

Or,  il  advint  qu'un  jour,  chevauchant 
avec  le  seul  Gorvenal,  il  entra  sur  la  terre 
de  Bretagne.  Ils  traversèrent  une  plaine 
dévastée  :  partout  des  murs  ruinés,  des  vil- 
lages sans  habitants,  des  champs  essartés 
par  le  feu,  et  leurs  chevaux  foulaient  des 
cendres  et  des  charbons.  Sur  la  lande  dé- 
serte, Tristan  songea  : 

«  Je  suis  las  et  recru.  De  quoi  me  servent 
ces  aventures?  Madame  est  au  loin,  jamais 
je  ne  la  reverrai.  Depuis  deux  années,  que  ne 
m'a-l-elle  fait  quérir  par  les  pays?  Pas  un 
message  d'elle.  A  Tintagel,  le  roi  l'honore 
et  la  sert;  elle  vit  en  joie.  Certes  le  gre- 
lot du  chien  enchanté  accomplit  bien  son 
œuvre!  Elle  m'oublie,  et  peu  lui  chaut  des 


ISEUT   AUX    BLANCHES    MAINS  200 

deuils  et  des  joies  d'antan,  peu  lui  chaut  du 
chétif  qui  erre  par  ce  pays  désolé.  À  mon 
tour,  n'oublierai-je  jamais  celle  qui  m'ou- 
blie? jamais  ne  trouverai-je  qui  guérisse  ma 
misère?  » 

Pendant  deux  jours,  Tristan  et  Gorvenal 
passèrent  les  champs  et  les  bourgs  sans  voir 
un  homme,  un  coq.  un  chien.  Au  troi- 
sième jour,  à  l'heure  de  none,  ils  appro- 
chèrent d'une  colline  où  se  dressait  une 
vieille  chapelle,  et.  tout  près,  l'habitacle 
d'un  ermite.  L'ermite  ne  portait  point  de 
vêtements  tissés,  mais  une  peau  de  chèvre, 
avec  des  haillons  de  laine  sur  l'échiné. 
Prosterné  sur  le  sol,  les  genoux  et  les 
coudes  nus,  il  priait  Marie-Madeleine  de  lui 
inspirer  des  prières  salutaires.  Il  souhaita 
la  bienvenue  aux  arrivants,  et  tandis  que 
Gorvenal  établait  les  chevaux,  il  désarma 
Tristan,  puis  disposa  le  manger.  Il  ne  leur 
donna  point  de  mets  délicats  ;  mais  du  pain 
d'orge  pétri  avec  de  la  cendre  et  de  l'eau 
de  source.  Après  le  repas,  comme  la  nuit 
était  tombée,  et  qu'ils  étaient  assis  autour  du 


210  ISEUT    AUX    BLANCHES    MAINS 

feu,  Tristan  demanda  quelle  était  cette  terre 
ruinée  : 

<■  Beau  seigneur,  dit  l'ermite,  c'est  la 
terre  de  Bretagne,  que  tient  le  duc  Hocl. 
C'était  naguère  un  beau  pays,  riche  eu 
prairies  et  en  terres  de  labour  :  ici  des 
moulins,  là  des  pommiers,  là  des  métairies. 
Mais  le  comte  Riol  de  Nantes  y  a  fait  le  dé- 
gât; ses  fourrageurs  ont  partout  bouté  le 
feu,  et  de  partout  enlevé  les  proies.  Ses 
hommes  en  sont  riches  pour  long-temps  : 
ainsi  va  la  guerre. 

—  Frère,  dit  Tristan,  pourquoi  le  comte 
Rio!  a4  il  ainsi  honni  votre  seig'neur  lloël? 
-  Je  vous  dirai  donc,  seigneur,  l'occa- 
sion de  la  guerre.  Sachez  que  Kiol  était  le 
vassal  du  duc  Hoël.  Or,  le  duc  a  une  tille, 
belle  entre  toutes  les  tilles  de  roi,  et  le 
comte  Riol  voulait  la  prendre  à  femme. 
Mais  son  père  refusa  de  la  donner  à  un 
vassal,  et  le  comte  Riol  a  tenté  de  l'enlever 
par  la  force.  Bien  des  hommes  sont  morts 
pour  cette  querelle. 

Tristan  demanda  : 


ISEUT    AUX    BLANCHES    MAINS  211 

«  Le  duc  Hoël  peut-il  encore  soutenir  sa 
guerre  '? 

—  A  grand'peine,  seigneur.  Pourtant,  son 
dernier  château,  Carhaix,  résiste  encore, 
car  les  murailles  en  sont  fortes,  et  fort  est 
le  cœur  du  fils  du  duc  Hoël,  Ivaherdin,  le 
bon  chevalier.  Mais  l'ennemi  les  presse 
et  les  affame  :  pourront-ils  tenir  long- 
temps ?  » 

Tristan  demanda  à  quelle  distance  était 
le  château  de  Carhaix. 

«  Sire,  à  deux  milles  seulement.  » 
lisse  séparèrent  et  dormirent.  Au  matin, 
après  que  l'ermite  eut  chanté  et  qu'ils 
eurent  partagé  le  pain  d'orge  et  de  cendre, 
Tristan  prit  congé  du  prud'homme,  et  che- 
vaucha vers  Carhaix. 

Quand  il  s'arrêta  au  pied  des  murailles 
closes,  il  vit  une  troupe  d'hommes  debout 
sur  le  chemin  de  ronde,  et  demanda  le 
duc.  Hoël  se  trouvait  parmi  ces  hommes 
avec  son  fils  Ivaherdin.  Il  se  fil  connaître,  et 
Tristan  lui  dit  : 

«    Je  suis  Tristan,  roi    de  Loonnois,  et 


•212  ISEUT    AUX    BLANCHES    MAINS 

Marc,  le  roi  de  Cornouailles,  est  mon  oncle. 
J'ai  su,  seigneur,  que  vos  vassaux  vous  fai- 
saient tort  et  je  suis  venu  pour  vous  offrir 
mon  service. 

—  Hélas  !  sire  Tristan,  passez  votre  voie 
et  que  Dieu  vous  récompense!  Comment 
vous  accueillir  céans!*  Nous  n'avons  plus  de 
vivres  ;  point  de  blé.  rien  que  des  fèves  et 
de  l'orge  pour  subsister. 

-  Qu'importe?  dit  Tristan.  J'ai  vécu  dans 
une  foret,  pendant  deux  ans,  d'herbes,  de 
racines  et  de  venaison,  et  sachez  que  je 
trouvais  bonne  cette  vie.  Commandez  qu'on 
m'ouvre  cette  porte.  » 

Kaherdin  dit  alors  : 

«   Recevez-le,   mon  père,  puisqu'il  est  de 
tel  courage,  atin  qu'il  prenne  sa  part  de  nos 
biens  et  de  nos  maux.  » 

Ils  l'accueillirent  avec  honneur.  kaherdin 
lil  visitera  son  bote  les  fortes  murailles  et 
la  tour  maîtresse,  bien  flanquée  de  bre- 
tèches  palissadées  où  s'embusquaient  les 
arbalétriers.    Des  créneaux,    il   lui  fit   voir 


ISEUT    AUX    BLANCHES    MAINS  213 

dans  la  plaine,  au  loin,  les  tentes  et  les  pa- 
villons plantés  par  le  duc  Riol.  Quand  ils 
furent  revenus  au  seuil  du  château,  Kaher- 
din  dit  à  Tristan  : 

«  Or,  bel  ami.  nous  monterons  à  la  salle 
où  sont  ma  mère  et  ma  sœur.  » 

Tous  deux,  se  tenant  par  la  main,  en- 
trèrent dans  la  chambre  des  femmes.  La 
mère  et  la  fille,  assises  sur  une  courte- 
pointe, paraient  d'orfroi  un  pailc  d'Angle- 
terre et  chantaient  une  chanson  de  toile  : 
elles  disaient  comment  Belle  Doette,  assise 
au  vent  sous  l'épine  blanche,  attend  et 
regrette  Doon  son  ami,  si  lent  à  venir. 
Tristan  les  salua  et  elles  le  saluèrent,  puis 
les  deux  chevaliers  s'assirent  auprès  d'elles. 
Kaherdin,  montrant  l'étole  que  brodait  sa 
mère  : 

«  Voyez,  dit-il,  bel  ami  Tristan,  quelle 
ouvrière  est  ma  dame  :  comme  elle  sait  à 
merveille  orner  les  étoles  et  les  chasubles, 
pour  en  faire  aumône  aux  moutiers  pau- 
vres !    et    comme   les   mains    de   ma  sœur 

font  courir  les  fils  d'or  sur  ce  samit  blanc  ! 

il. 


215  ISEUT    AUX    BLASCHES    MAINS 

Par  foi,  belle  sœur,  c'est  à  droit  que  vous 
avez  nom  Iseut  aux  Blanches  Mains  !  » 

Alors  Tristan,  connaissant  qu'elle  s'ap- 
pelait Iseut,  sourit  et  la  regarda  plus  dou- 
cement. 

Or,  le  comte  Riol  avait  dressé  son  camp 
à  trois  milles  de  Carhaix,  et,  depuis  bien 
des  jours,  les  hommes  du  duc  Hoël  n'o- 
saient plus,  pour  l'assaillir,  franchir  les 
barres.  Mais,  dès  le  lendemain,  Tristan, 
Kaherdin  et  douze  jeunes  chevaliers  sor- 
tirent de  Carhaix.  les  hauberts  endossés, 
les  heaumes  lacés,  et  chevauchèrent  sous 
des  bois  de  sapins  jusqu'aux  approches 
des  tentes  ennemies  ;  puis,  s'élançant  de 
l'aguet,  ils  enlevèrent  par  force  un  char- 
roi du  comte  Riol.  A  partir  de  ce  jour, 
variant  maintes  fois  ruses  et  prouesses, 
ils  culbutaient  ses  tentes  mal  gardées, 
attaquaient  ses  convois,  navraient  et  tuaient 
ses  hommes,  et  jamais  ils  ne  rentraient 
dans  Carhaix  sans  y  ramener  quelque 
proie.  Par  là.  Tristan  ri  Kaherdin  commen- 
cèrent à     se    porter   foi   et    tendresse,    tant 


ISEUT    AUX    BLANCHES    MAINS  215 

qu'ils  se  jurèrent  amitié  et  compagnon- 
nage. Jamais  ils  ne  faussèrent  cette  parole, 
comme  l'histoire  vous  l'apprendra. 

Or,  tandis  qu'ils  revenaient  de  ces  che- 
vauchées, parlant  de  chevalerie  et  de  cour- 
toisie, souvent  Kaherdin  louait  à  son  cher 
compagnon  sa  sœur  Iseut  aux  Blanches 
Mains,  la  simple,  la  helle. 

Un  matin,  comme  l'aube  venait  de  poin- 
dre, un  guetteur  descendit  en  hâte  de  sa 
tour,  et  courut  par  les  salles,  en  criant  : 

«  Seigneurs,  vous  avez  trop  dormi  !  Levez- 
vous,  Riol  vient  faire  l'assaillie  !    » 

Chevaliers  et  bourgeois  s'armèrent  et 
coururent  aux  murailles  :  ils  virent  dans 
la  plaine  briller  les  heaumes,  flotter  les 
pennons  de  cendal,  et  tout  l'ost  de  Riol 
qui  s'avançait  en  bel  arroi.  Le  duc  Hoël  et 
Kaherdin  déployèrent  aussitôt  devant  les 
portes  les  premières  batailles  de  chevaliers. 
Arrivés  à  la  portée  d'un  arc,  ils  brochèrent 
les  chevaux,  lances  baissées,  et  les  flèches 
tombaient  sur  eux  comme  pluie  d'avril. 


21G  ISEUT    AUX    BLANCHES    MAINS 

Mais  Tristan  s'armait  à  son  tour,  avec 
ceux  que  le  guetteur  avait  réveillés"  les 
derniers.  Il  lace  ses  chausses,  passe  le 
bliaut,  les  houseaux  étroits  et  les  éperons 
d'or  ;  il  endosse  le  haubert,  fixe  le  heaume 
sur  la  ventaille  ;  il  monte,  éperonne  son 
cheval  jusque  dans  la  plaine  et  parait, 
L'écu  dressé  contre  sa  poitrine,  en  criant  : 
«  Garhaix  !  »  Il  était  temps  :  déjà  les  hom- 
mes d'Hoél  reculaient  vers  les  bailes.  Alors 
il  fit  beau  voir  la  mêlée  des  chevaux  abat- 
tus et  des  vassaux  navrés,  les  coups  portés 
par  les  jeunes  chevaliers,  et  l'herbe  qui,  sous 
leurs  pas,  devenait  sanglante.  En  avant 
de  tous,  Kaberdin  s'était  fièrement  arrêté, 
en  voyant  poindre  contre  lui  un  hardi 
baron,  le  frère  du  comte  Riol.  Tous  deux 
se  heurtèrent  des  lances  baissées.  Le  Nan- 
tais brisa  la  sienne  sans  ébranler  Kaber- 
din, qui  d'un  coup  plus  sûr  écarlela  l'écu 
de  l'adversaire  et  lui  planta  son  fer  bruni 
dans  le  côté  jusqu'au  gon  fanon.  Soulevé 
de  selle,  le  chevalier  vide  les  arçons  et 
tombe.    . 


ISEUT    AUX    BLANCHES    MAINS  217 

Au  cri  que  poussa  son  frère,  le  duc  Riol 
s'élança  contre  Kaherdin,  le  frein  aban- 
donné. Mais  Tristan  lui  barra  le  passage. 
Quand  ils  se  heurtèrent,  la  lance  de  Tristan 
se  rompit  dans  ses  mains,  et  celle  de  Riol, 
rencontrant  le  poitrail  de  l'autre  cheval, 
pénétra  dans  les  chairs  et  l'étendit  mort  sur 
le  pré.  Tristan,  aussitôt  relevé,  l'épée  fourbie 
à  la  main  : 

«  Couard,  dit-il,  la  maie  mort  à  qui 
laisse  le  maître  pour  navrer  le  cheval  !  Tu 
ne  sortiras  pas  vivant  de  ce  lieu! 

—  Je  crois  que  vous  mentez  !  »  répondit 
Riol  en  poussant  sur  lui  son  destrier. 

Mais  Tristan  esquiva  l'atteinte,  et,  levant 
le  bras,  fit  lourdement  tomber  sa  lame  sur 
le  heaume  de  Riol,  dont  il  embarra  le 
cercle  et  emporta  le  nasal.  La  lance  glissa 
de  l'épaule  du  chevalier  au  flanc  du  che- 
val, qui  chancela  et  s'abattit  à  son  tour. 
Riol  parvint  à  s'en  débarrasser  et  se  re- 
dressa ;  à  pied  tous  deux,  l'écu  troué, 
fendu,  le  haubert  démaillé,  ils  se  requiè- 
rent et  s'assaillent  ;    enfin    Tristan    frappe 


21u  ISEUT    AUX    BLANCHES    MAINS 

Riol  sur  l'escarboucle  de  son  heaume.  Le 
cercle  cède,  et  le  coup  était  si  fortement 
asséné  que  le  baron  tombe  sur  les  genoux 
et  sur  les  mains. 

«  Relève-toi,  si  tu  peux,  vassal,  lui  cria 
Tristan  ;  à  la  maie  heure  es-tu  venu  dans  ce 
pré  ;  il  le  faut  mourir  !   » 

Riol  se  remet  en  pieds,  mais  Iris- 
tan  l'abat  encore  d'un  coup  qui  fendit  le 
heaume,  trancha  la  coiffe  et  découvrit  le 
crâne.  Riol  implora  merci,  demanda  la 
vie  sauve,  et  Tristan  reçut  son  épée.  Il  la 
prit  à  temps,  car  de  toutes  parts  les  ^van- 
tais  étaient  venus  à  la  rescousse  de  leur 
seigneur.  Mais  déjà  leur  seigneur  était 
recréant. 

Riol  promit  de  se  rendre  en  la  prison  du 
duc  Iloël,  de  lui  jurer  de  nouveau  hommage 
et  foi,  de  restaurer  les  bourgs  et  les  villages 
brûlés.  Par  son  ordre,  la  bataille  s'apaisa, 
et  son  ost  s'éloigna. 

Quand  les  vainqueurs  furent  rentrés  dans 
Garhaix.  Kaherdin  dit  à  son  père  : 

«    Siro,   mande/  Tristan,  et  retenez  le  ;  il 


ISEUT   AUX    BLANCHES    MAINS  219 

n'est  pas  de  meilleur  chevalier  et  votre  pays 
a  besoin  d'un  baron  de  telle  prouesse.  » 

Ayant  pris  le  conseil  de  ses  hommes,  le 
duc  Hoël  appela  Tristan  : 

«  Ami,  je  ne  saurais  trop  vous  aimer, 
car  vous  m'avez  conservé  cette  terre.  Je  veux 
donc  m'acquitter  envers  vous.  Ma  fille, 
Iseut  aux  Blanches  Mains,  est  née  de  ducs, 
de  rois  et  de  reines.  Prenez-la.  je  vous  la 
donne. 

—  Sire,  je  la  prends  »,  dit  Tristan. 

Ah  !  seigneurs,  pourquoi  dit-il  cette  pa- 
role? Mais,  pour  cette  parole,  il  mourut. 

Jour  est  pris,  terme  fixé.  Le  duc  vient 
avec  ses  amis,  Tristan  avec  les  siens.  Le 
chapelain  chante  la  messe.  Devant  tous,  à 
la  porte  du  moutier  selon  la  loi  de  sainte 
Église  Tristan  épouse  Iseut  aux  Blanches 
Mains.  Les  noces  furent  grandes  et  riches. 

Mais,  la  nuit  venue,  tandis  que  les  hom- 
mes de  Tristan  le  dépouillaient  de  ses  vê- 
lements, il  advint  que,  en  retirant  la  man- 
che   trop    étroite  de   son    bliaut,    ils   enle- 


220  ISEUT    AUX    BLANCHES    MAINS 

voient  et  firent  choir  de  son  doigt  son 
anneau  de  jaspe  vert,  l'anneau  d'Iseut  la 
Blonde.  Il  sonne  clair  sur  les  dalles.  Tristan 
regarde  et  le  voit.  Alors  son  ancien  amour 
se  réveille,  et  Tristan  connaît  son  forfait. 

Il  lui  ressouvint  du  jour  où  Iseut  la 
Blonde  lui  avait  donné  cet  anneau  :  c'était 
dans  la  forêt  où,  pour  lui.  elle  avait  mené 
l'âpre  vie.  Et,  couché  auprès  de  l'autre 
Iseut,  il  revit  la  hutte  du  Morois.  Par  quelle 
forsennerie  avait-il  en  son  cœur  accusé  son 
amie  de  trahison?  >îon,  elle  souffrait  pour 
lui  toute  misère,  et  lui  seul  l'avait  trahie. 
Mais  il  prenait  aussi  en  compassion  Iseut  sa 
femme,  la  simple,  la  belle.  Les  deux  Iseut 
l'avaient  aimé  à  la  malc  heure.  A  toutes  les 
deux  il  avait  menti  sa  foi. 

Pourtant,  Iseut  aux  Blanches  Mains  s'é- 
tonnait de  l'entendre  soupirer,  étendu  à 
ses  côtés.  Elle  lui  dit  enfin,  un  peu  hon- 
teuse : 

«  Cher  seigneur,  vous  ai  je  offensé  en 
quelque  chose  ?  Pourquoi  ne  me  donnez- 
vous  pas  un  seul  baiser  ?  Dites-le  moi,  que 


ISEUT    AUX    BLANCHES    MAINS  221 

je  connaisse  mon  tort,  et  je  vous  en  ferai 
belle  amendise,  si  je  puis. 

—  Amie,  dit  Tristan,  ne  vous  courrou- 
cez pas,  mais  j'ai  fait  un  vœu.  Naguère,  en 
un  autre  pays,  j'ai  combattu  un  dragon,  et 
j'allais  périr,  quand  je  me  suis  souvenu  de 
la  Mère  de  Dieu  :  je  lui  ai  promis  que. 
délivré  du  monstre  par  sa  courtoisie,  si 
jamais  je  prenais  femme,  tout  un  an  je 
m'abstiendrais  de  l'accoler  et  de  l'em- 
brasser. . . 

—  Or  donc,  dit  Iseut  auxBlancbes  Mains, 
je  le  souffrirai  bonnement.  » 

Mais  quand  les  servantes,  au  matin,  lui 
ajustèrent  la  guimpe  des  femmes  épousées, 
elle  sourit  tristement,  et  songea  qu'elle  n'a- 
vait guère  droit  à  cette  parure. 


\\  l 


KAHERDIN 


La  dame  chante  dulcement, 
Sa  voix  accorde  a  l'estrumcnl. 
Les  mains  sont  heles,  li  lais  bons, 
Dulce  la  voit  et  bas  li  tons. 


(Thomas.) 

A  quelques  jours  de  là,  Je  duc  Hoël,  son 
sénéchal  et  tous  ses  veneurs,  Tristan,  Iseut 
aux  Blanches  Mains  et  Kaherdin  sortirent 
ensemble  du  château  pour  chasser  en  forêt. 
Sur  une  route  étroite,  Tristan  chevauchait 
à  la  gauche  de  Kaherdin,  qui  de  sa  main 
droite  retenait  par  les  rênes  le  palefroi 
d'Iseut  aux  Blanches  Mains.  Or,  le  palefroi 
buta  dans  une  flaque  d'eau.  Son  sabot  fit 
rejaillir  leau  si  fort  jusque  sous  les  vête- 
ments d'Iseut  qu'elle  en  fut  toute  mouillée 
et   sentit   la    froidure    plus  haut    que   son 


224  KAHERDIN 

genou.  Elle  jeta  un  cri  léger,  et  d'un  coup 
d'éperon  enleva  son  cheval  en  riant  d'un 
rire  si  haut  et  si  clair  que  Kaherdin,  poi- 
gnant après  elle  et  l'ayant  rejointe,  lui  de- 
manda : 

«  Belle  sœur,  pourquoi  riez-vous  ? 

—  Pour  un  penser  qui  me  vint,  beau 
frère.  Quand  cette  eau  a  jailli  vers  moi,  je 
lui  ai  dit  :  «  Eau,  tu  es  plus  hardie  que  ne 
fut  jamais  le  hardi  Tristan  !  »  C'est  de  quoi 
j'ai  ri.  Mais  déjà  j'ai  trop  parlé,  frère,  et 
m'en  repens.   » 

Kaherdin,  étonné,  la  pressa  si  vivement 
qu'elle  lui  dit  enfin  la  vérité  de  ses  noces. 

Mors  Tristan  les  rejoignit  et  tous  trois 
chevauchèrent  en  silence  jusqu'à  la  maison 
de  chasse.  Là  kaherdin  appela  Tristan  à 
parlement,  et  lui  dit  : 

«  Sire  Tristan,  ma  sœur  m'a  avoué  la 
vérité  de  sesVioces.  Je  vous  tenais  à  pair  et 
à  compagnon.  Mais  vous  avez  faussé  votre 
foi  et  honni  ma  parenté.  Désormais,  si 
vous  ne  me  faites  droit,  sachez  que  je  vous 
délie.  » 


KAHERDIN  225 

Tristan  lui  répondit  : 

«  Oui,  je  suis  venu  parmi  vous  pour  votre 
malheur.  Mais  apprends  ma  misère,  beau 
doux  ami,  frère  et  compagnon,  et  peut-être 
ton  cœur  s'apaisera.  Sache  que  j'ai  une  autre 
Iseut,  plus  belle  que  toutes  les  femmes,  qui 
a  souffert  et  qui  souffre  encore  pour  moi 
maintes  peines.  Certes  ta  sœur  m'aime  et 
m'honore;  mais,  pour  l'amour  de  moi, 
l'autre  Iseut  traite  à  plus  d'honneur  encore 
que  ta  sœur  ne  me  traite,  un  chien  que  je 
lui  ai  donné.  Viens;  quittons  cette  chasse, 
suis-moi  où  je  te  mènerai  ;  je  te  dirai  la 
misère  de  ma  vie.   » 

Tristan  tourna  bride  et  brocha  son  cheval. 
Kaherdin  poussa  le  sien  sur  ses  traces. 
Sans  une  parole,  ils  coururent  jusqu'au 
plus  profond  de  la  forêt.  Là.  Tristan  dévoila 
sa  vie  à  Kaherdin.  Il  dit  comment  sur  la 
mer  il  avait  bu  l'amour  et  la  mort;  il  dit  la 
traîtrise  des  barons  et  du  nain,  la  reine 
menée  au  bûcher,  livrée  aux  lépreux,  et 
leurs  amours  dans  la  forêt  sauvage  ;  com- 
ment   il    l'avait    rendue    au    roi    Marc,    et 


220  KAHERDIN 

comment,  lavant  fuie,  il  avait  voulu  aimer 
Iseut  aux  Blanches  Mains  ;  comment  il  savait 
désormais  qu'il  ne  pouvait  vivre  ni  mourir 
sans  la  reine. 

kaherdin  se  tait  et  s'étonne.  11  sent  sa  co- 
lère qui  malgré  lui  s'apaise. 

u  Ami,  dit-il  enfin,  j'entends  merveil- 
leuses paroles,  et  vous  avez  ému  mon  cœur 
à  pitié  :  car  vous  avez  enduré  telles  peines 
dont  Dieu  garde  chacun  et  chacune  !  Retour- 
nons vers  Carhaix  :  au  troisième  jour,  si  je 
puis,  je  vous  dirai  ma  pensée.   » 

En  sa  chambre,  ;i  Tintagel,  Iseut  la  Blonde 
soupire  à  cause  de  Tristan  qu'elle  appelle. 
L'aimer  toujours,  elle  n'a  d'autre  penser, 
d'autre  espoir,  d'autre  vouloir.  En  lui  est 
tout  son  désir,  et  depuis  deux  années  elle 
ne  sait  rien  de  lui.  Où  est-il?  en  quel  pays:* 
vit-il  seulement:' 

En  sa  chambre,  Iseut  la  Blonde  est  assise, 
cl  fait  un  triste  lai  d'amour.  Elle  dit  com- 
ment (Juron  fut  surpris  et  tué  pour  L'amour 
de  la  daine  qu'il  aimait  sur  toute  chose,  et 


KAHERDIN  227 

comment  par  ruse  le  comte  donna  le  cœur 
de  Guron  à  manger  à  sa  femme,  et  la  dou- 
leur de  celle-ci. 

La  reine  chante  doucement  ;  elle  accorde 
sa  voix  à  la  harpe.  Les  mains  sont  belles, 
le  lai  bon,  le  ton  bas  et  douce  la  voix. 

Or,  survient  Kariado,  un  riche  comte  d'une 
île  lointaine.  Il  était  venu  à  Tintagel  pour 
offrir  à  la  reine  son  service,  et  plusieurs 
fois  depuis  le  départ  de  Tristan  il  l'avait 
requise  d'amour.  Mais  la  reine  rebutait  sa 
requête  et  la  tenait  à  folie.  Il  était  beau  che- 
valier, orgueilleux  et  fier,  bien  emparlé, 
mais  il  valait  mieux  dans  les  chambres  des 
dames  qu'en  bataille.  Il  trouva  Iseut,  qui 
faisait  son  lai.  Il  lui  dit  en  riant  : 

«  Dame,  quel  triste  chant,  triste  comme 
celui  de  l'orfraie  !  Ne  dit-on  pas  que  l'orfraie 
chante  pour  annoncer  la  mort?  C'est  ma 
mort  sans  doute  qu'annonce  votre  lai  :  car 
je  meurs  pour  l'amour  de  vous  ! 

—  Soit,  lui  dit  Iseut.  Je  veux  bien  que 
mon  chant  signifie  votre  mort,  car  jamais 
vous    n'êtes   venu    céans    sans    m'apporter 


228  KAHERDIN 

nouvelle  douloureuse.  C'est  vous  qui  tou- 
jours avez  été  orfraie  ou  chat-huant  pour 
médire  de  Tristan.  Aujourd'hui,  quelle  malc 
nouvelle  me  direz-vous  encore?  » 

Kariado  lui  répondit  ; 

((  Reine,  vous  êtes  irritée,  et  je  ne  sais 
de  quoi  :  mais  bien  fou  qui  s'émeut  de  vos 
dires!  Quoi  qu'il  advienne  de  la  mort  que 
m'annonce  l'orfraie,  voici  donc  la  maie  nou- 
velle que  vous  apporte  le  chat-huant  :  Tris- 
tan, votre  ami,  est  perdu  pour  vous,  dame 
Iseut.  11  a  pris  femme  en  autre  terre. 
Désormais,  vous  pourrez  vous  pourvoir 
ailleurs,  car  il  dédaigne  votre  amour.  11 
a  pris  femme  à  grand  honneur,  Iseut  aux 
Blanches  Mains,  la  fille  du  duc  de  Bre- 
tagne.   » 

Kariado  s'en  va,  courroucé.  Iseut  la 
Blonde  baisse  la  tête  et  commence  à 
pleurer. 

Au  troisième  jour,  Kahcnlin  appela  Tris 
tan  : 

«   Ami,  j'ai  pris   conseil  en  mon   cœur. 


KAHERDIN  229 

Oui,  si  vous  m'avez  dit  vérité,  la  vie  que 
vous  menez  en  cette  terre  est  forsennerie 
et  folie,  et  nul  bien  n'en  peut  résulter 
ni  pour  vous  ni  pour  ma  sœur  Iseut 
aux  Blanches  Mains.  Donc  entendez  mon 
propos.  Nous  voguerons  ensemble  vers  Tin- 
tagel;  vous  reverrez  la  reine,  et  vous  éprou- 
verez si  toujours  elle  vous  regrette  et  vous 
porte  foi.  Si  elle  vous  a  oublié,  peut-être 
alors  aurez-vous  plus  chère  Iseut  ma  sœur, 
la  simple ,  la  belle .  Je  vous  suivrai  : 
ne  suis-je  pas  votre  pair  et  votre  compa- 
gnon? 

—  Frère,  dit  Tristan,  on  dit  bien  :  Le 
cœur  d'un  homme  vaut  tout  l'or  d'un 
pays.  » 

Bientôt,  Tristan  et  Kaherdin  prirent  le 
bourdon  et  la  chape  des  pèlerins,  comme 
s'ils  voulaient  visiter  les  corps  saints  en 
terre  lointaine.  Ils  prirent  le  congé  du  duc 
Hocl.  Tristan  emmenait  Gorvenal,  et  Ka- 
herdin un  seul  écuyer.  Secrètement,  ils 
équipèrent  une  nef  et  voguèrent  vers  la 
Cornouailles. 

12 


230  KA1I1ÎRDIN 

Le  vent  leur  fut  léger  et  bon,  tant  qu'ils 
atterrirent  un  matin,  avant  l'aurore,  non 
loin  de  Tintagel,  dans  une  crique  déserte, 
voisine  du  château  de  Lidan.  Là,  sans 
doute,  Dinas  de  Lidan,  le  bon  sénéchal, 
les  hébergerait  et  saurait  cacher  leur  ve- 
nue. 

Au  petit  jour,  les  deux  compagnons  mon- 
taient vers  Lidan,  quand  ils  virent  venir 
derrière  eux  un  homme  qui  suivait  la  même 
route,  au  petit  pas  de  son  cheval.  Ils  se  jetè- 
rent sous  bois,  mais  l'homme  passa  sans  les 
voir,  car  il  sommeillait  eu  selle.  Tristan  le 
reconnut  : 

«  Frère,  dit-il  tout  bas  à  Kaherdin.  c'est 
Dinas  de  Lidan  lui-même.  Il  dort.  Sans 
doute,  il  revient  de  chez  son  amie  et  rêve 
encore  d'elle  :  il  ne  serait  pas  courtois  de 
l'éveiller,  mais  suis-moi  de  loin.  » 

Il  rejoignit  Dinas,  prit  doucement  son 
cheval  par  la  bride,  et  chemina  sans  bru  il  à 
ses  côtés.  Enfin,  un  faux  pas  du  cheval 
réveilla  le  dormeur.  11  ouvre  les  yeux,  voit 
Tristan,  hésite  : 


KAHERDIN  231 

«  C'est  toi,  c'est  toi,  Tristan  !  Dieu  bé- 
nisse l'heure  où  je  te  revois  :  je  l'ai  tant 
attendue  ! 

—  Ami,  Dieu  vous  sauve  !  Quelles  nou- 
velles me  direz-vous  de  la  reine  ? 

—  Hélas  !  de  dures  nouvelles.  Le  roi  la 
chérit  et  veut  lui  faire  fête  ;  mais  depuis 
ton  exil  elle  languit  et  pleure  pour  toi. 
Ah!  pourquoi  revenir  près  d'elle?  Veux 
tu  chercher  encore  sa  mort  et  la  tienne? 
Tristan,  aie  pitié  de  la  reine,  laisse  la  à  son 
repos  ! 

—  Ami,  dit  Tristan,  octroyez-moi  un  don  : 
cachez-moi  à  Lidan,  portez-lui  mon  message 
et  faites  que  je  la  revoie  une  fois,  une  seule 
fois.   » 

Dinas  répondit  : 

«  J'ai  pitié  de  ma  dame,  et  je  ne  veux 
faire  ton  message  que  si  je  sais  qu'elle 
t'est  restée  chère  par- dessus  toutes  les 
femmes. 

—  Ah  !  sire,  dites-lui  qu'elle  m'est  restée 
chère  par-dessus  toutes  les  femmes,  et  ce 
sera  vérité. 


232  KAHERDIN 

—  Or  donc,  suis-moi,  Tristan;  je  l'aiderai 
en  ton  besoin.  » 

A  Lidan.  le  sénéchal  hébergea  Tristan, 
Gorvenal,  Kaherdin  et  son  écuyer,  et  quand 
Tristan  lui  eut  conté  de  point  en  point  l'aven- 
ture de  sa  vie,  Dinas  s'en  fut  à  Tintagel  pour 
s'enquérir  des  nouvelles  de  la  cour.  11  apprit 
qu'à  trois  jours  de  là,  la  reine  Iseut,  le  roi 
Marc,  toute  sa  mesnie,  tous  ses  écuyers  et 
tous  ses  veneurs  quitteraient  Tintagel  pour 
s'établir  au  château  de  la  Blanche-Lande,  où 
de  grandes  chasses  étaient  préparées.  Alors 
Tristan  confia  au  sénéchal  son  anneau  de 
jaspe  vert  et  le  message  qu'il  devait  redire  à 
la  reine. 


XVII 


DINAS  DE  LIDAN 


Bêle  amie,  si  est  de  nus  : 

Ne  vus  sans  mei,  no  je  sans  vus 

(Marie  de   France.) 


Dinas  retourna  donc  à  Tintagel,  monta 
les  degrés  et  entra  dans  la  salle.  Sous  le 
dais,  le  roi  Marc  et  Iseut  la  Blonde  étaient 
assis  à  l'échiquier.  Dinas  prit  place  sur  un 
escabeau  près  de  la  reine,  comme  pour 
observer  son  jeu,  et  par  deux  fois,  feignant 
de  lui  désigner  les  pièces,  il  posa  sa  main 
sur  l'échiquier  :  à  la  seconde  fois,  Iseut 
reconnut  à  son  doigt  l'anneau  de  jaspe. 
Alors,  elle  eut  assez  joué.  Elle  heurta  légè- 
rement le  bras  de  Dinas,  en  telle  guise  que 
plusieurs  paonnets  tombèrent  en  désordre. 

«   Voyez,    sénéchal,    dit-elle,    vous    avez 

12. 


234  DINAS    DE    LIDA.N 

troublé  mon  jeu,  et  de  telle  sorte  que  je  ne 
saurais  le  reprendre.  » 

Marc  quitte  la  salle,  Iseut  se  retire  en  sa 
chambre,  et  fait  venir  le  sénéchal  auprès 
d'elle  : 

a  Ami,  vous  êtes  messager  de  Tristan  ? 

—  Oui.  reine,  il  est  à  Lidan,  caché  dans 
mon  château. 

—  Est-il  vrai  qu'il  ait  pris  femme  en 
Bretagne  ? 

—  Reine,  on  vous  a  dit  vérité.  Mais  il 
assure  qu'il  ne  vous  a  point  trahie  :  que, 
pas  un  seul  jour,  il  n'a  cessé  de  vous  chérir 
par-dessus  toutes  les  femmes  ;  qu'il  mourra 
s'il  ne  vous  revoit,  une  fois  seulement  :  il 
vous  semont  d'y  consentir,  par  la  promesse 
que  vous  lui  fîtes  le  dernier  jour  où  il  vous 
parla.  » 

La  reine  se  tut  quelque  temps,  songeant  à 
l'autre  Iseut.  Enfin,  elle  répondit  : 

«  Oui,  au  dernier  jour  où  il  me  parla, 
j'ai  dit,  il  m'en  souvient  :  «  Si  jamais  je 
«  revois  l'anneau  de  jaspe  vert,  ni  tour,  ni 
«  fort  château,  ni  défense  royale  ne  m'empé- 


DINAS    DE    LIDAN  235 

«  cheront  de  faire  la  volonté  de  mon  ami, 
«  que  ce  soit  sagesse  ou  folie...  » 

—  Reine,  à  deux  jours  d'ici  la  cour  doit 
quitter  Tintagel  pour  gagner  la  Blanche- 
Lande.  Tristan  vous  mande  qu'il  sera  caché 
sur  la  route,  dans  un  fourré  d'épines.  Il 
vous  mande  que  vous  le  preniez  en  pitié. 

—  Je  l'ai  dit  :  ni  tour,  ni  fort  château,  ni 
défense  royale  ne  m'empêcheront  de  faire  la 
volonté  de  mon  ami.  » 

Le  surlendemain,  tandis  que  toute  la  cour 
de  Marc  s'apprêtait  au  départ  de  Tintagel, 
Tristan  et  Gorvenal.  Kaherdin  et  son  écuver 
revêtirent  le  haubert,  prirent  leurs  épées 
et  leurs  écus,  et  par  des  chemins  secrets 
se  mirent  à  la  voie  vers  le  lieu  désigné. 
A  travers  la  forêt,  deux  routes  condui- 
saient vers  la  Blanche-Lande  :  l'une  belle 
et  bien  ferrée,  par  où  devait  passer  le  cor- 
tège, l'autre  pierreuse  et  abandonnée.  Tris- 
tan et  Kaherdin  apostèrent  sur  celle-ci  leurs 
■deux  écuyers  :  ils  les  attendraient  en  ce 
lieu,  gardant  leurs  chevaux  et  leurs  écus. 
Eux-mêmes    se   glissèrent   sous    bois   et  se 


23G  DINAS    DE    LIDAN 

cachèrent  dans  un  fourré.  Devant  ce  fourré, 
sur  la  route,  Tristan  déposa  une  branche 
de  coudrier  où  s'enlaçait  un  brin  de  chèvre- 
feuille. 

Bientôt  le  cortège  apparaît  sur  la  route. 
C  est  d'abord  la  troupe  du  roi  Marc.  Vien- 
nent en  belle  ordonnance  les  fourriers  et 
les  maréchaux,  les  queux  et  les  échansons, 
viennent  les  chapelains,  viennent  les  va- 
lets de  chiens  menant  lévriers  et  brachets, 
puis  les  fauconniers  portant  les  oiseaux 
sur  le  poing  gauche,  puis  les  veneurs, 
puis  les  chevaliers  et  les  barons  :  ils  vont 
leur  petit  train,  bien  arrangés  deux  par 
deux,  et  il  fait  beau  les  voir,  richement 
montés  sur  chevaux  harnachés  de  velours 
semé  d'orfèvrerie.  Puis  le  roi  Marc  passa 
et  Kaherdin  s'émerveillait  de  voir  ses  pri- 
vés autour  de  lui,  deux  de-çà  et  deux  de- 
là, habillés  tous  de  drap  d'or  ou  d'écar- 
latc. 

Alors  s'avance  le  cortège  de  la  reine. 
Les  lavandières  et  les  chambrières  vien- 
nent en  léte,  ensuite  les  femmes  et  les  filles 


DINAS    DE    LIDAN  237 

des  barons  et  des  comtes.  Elles  passent 
une  à  une;  un  jeune  chevalier  escorte  cha- 
cune d'elles.  Enfin  approche  un  palefroi 
monté  par  la  plus  belle  que  Ivaherdin 
ait  jamais  vue  de  ses  yeux  :  elle  est  bien 
fuite  de  corps  et  de  visage,  les  hanches  un 
peu  basses,  les  sourcils  bien  tracés,  les 
veux  riants,  les  dents  menues  ;  une  robe 
de  rouge  samit  la  couvre  :  un  mince  cha- 
pelet d'or  et  de  pierreries  pare  son  front 
poli. 

«  C'est  la  reine,  dit  Kaherdin  à  voix 
basse. 

—  La  reine  ?  dit  Tristan  ;  non,  c'est  Ca- 
mille sa  servante.  » 

Alors  s'en  vient,  sur  un  palefroi  vair, 
une  autre  demoiselle  plus  blanche  que 
neige  en  février,  plus  vermeille  que  rose; 
ses  yeux  clairs  frémissent  comme  l'étoile 
dans  la  fontaine. 

«  Or,  je  la  vois,  c'est  la  reine  !  dit  ka- 
herdin. 

—  Eh  !  non,  dit  Tristan,  c'est  Brangien  la 
Fidèle.  » 


238  DINAS    DE    LIDAN 

Mais  la  route  s  éclaira  tout  à  coup^ 
comme  si  le  soleil  ruisselait  soudain  à  tra- 
vers les  feuillages  des  grands  arbres,  et 
Iseut  la  Blonde  apparut.  Le  duc  Andret,  que 
Dieu  honnisse  !  chevauchait  à  sa  droite. 

A  cet  instant,  partirent  du  fourré  d'épines 
des  chants  de  fauvettes  et  d'alouettes,  et 
Tristan  mettait  en  ces  mélodies  toute  sa 
tendresse.  La  reine  a  compris  le  message 
de  son  ami.  Elle  remarque  sur  le  sol  la 
branche  de  coudrier  où  le  chèvrefeuille 
s'enlace  fortement,  et  songe  en  son  cœur  : 
«  Ainsi  va  de  nous,  ami  ;  ni  vous  sans  moi, 
ni  moi  sans  vous.  »  Elle  arrête  son  palefroi, 
descend,  vient  vers  une  haquenée  qui  por- 
tait une  niche  enrichie  de  pierreries:  là,  sur 
un  tapis  de  pourpre,  était  couché  le  chien 
Petit-Cru  :  elle  le  prend  entre  ses  bras,  le 
flatte  de  la  main,  le  caresse  de  son  man- 
teau d'hermine,  lui  fait  mainte  fête.  Puis, 
l'ayant  replacé  dans  sa  châsse,  elle  se 
tourne  vers  le  fourré  d'épines  et  dit  à  voix 
haute  : 

«  Oiseaux   de    ce   bois,    qui    m'avez    ré- 


DINAS    DE   LIDAN"  239 

jouie  de  vos  chansons,  je  vous  prends  à 
louage.  Tandis  que  mon  seigneur  Marc  che- 
vauchera jusqu'à  la  Blanche-Lande,  je  veux 
séjourner  dans  mon  château  de  Saint-Lu- 
bin.  Oiseaux,  faites-moi  cortège  jusque-là; 
ce  soir,  je  vous  récompenserai  richement, 
comme  de  bons  ménestrels,  n 

Tristan  retint  ses  paroles  et  se  réjouit. 
Mais  déjà  Andret  le  Félon  s'inquiétait.  Il  re- 
mit la  reine  en  selle  et  le  cortège  s'éloigna. 

Or,  écoutez  une  maie  aventure.  Dans  le 
temps  où  passait  le  cortège  royal,  là-bas, 
sur  la  route  où  Gorvenal  et  lécuyer  de 
Kaherdin  gardaient  les  chevaux  de  leurs 
seigneurs,  survint  un  chevalier  en  armes, 
nommé  Bleheri.  Il  reconnut  de  loin  Gor- 
venal et  l'écu  de  Tristan:  «  Qu'ai-je  vu? 
pensa  t-il  :  c'est  Gorvenal  et  cet  autre  est 
Tristan  lui  même.  »  Il  éperonna  son  cheval 
vers  eux  et  cria  :  «  Tristan  !  »  Mais  déjà 
les  deux  écuyers  avaient  tourné  bride  et 
fuyaient.  Bleheri,  lancé  à  leur  poursuite, 
répétait  : 


240  DINAS    DE    LIDAN 

«  Tristan  !  arrête  je  t'en  conjure  par  ta 
prouesse  !  » 

Mais  les  écuyers  ne  se  retournèrent  pas. 
Alors  Bleheri  cria  : 

«  Tristan  !  arrête,  je  t'en  conjure  par  le 
nom  d'Iseut  la  Blonde  !  » 

Trois  fois  il  conjura  les  fuyards  par  le  nom 
d'Iseut  la  Blonde.  Vainement  :  ils  disparu- 
rent, et  Bleheri  ne  put  atteindre  qu'un  de 
leurs  chevaux,  qu'il  emmena  comme  sa  cap- 
ture. Il  parvint  au  château  de  Saint- Lubin, 
au  moment  où  la  reine  venait  de  s'y  héber- 
ger. Et,  l'ayant  trouvée  seule,  il  lui  dit  : 

«  Heine,  Tristan  est  dans  ce  pays.  Je  l'ai 
vu  sur  la  route  abandonnée  qui  vient  de 
Tintagel.  Il  a  pris  la  fuite.  Trois  fois  je  lui 
ai  crié  de  s'arrêter,  le  conjurant  au  nom 
d'Iseut  la  Blonde  ;  mais  il  avait  pris  peur,  il 
n'a  pas  osé  m 'attendre, 

—  Beau  sire,  vous  dites  mensonge  et  folie: 
Gomment  Tristan  serait-il  en  ce  pays  ?  Gom- 
ment aurait-il  fui  devant  vous  ?  Gomment 
ne  se  serait-il  pas  arrêté,  conjuré  par  mon 
nom  ? 


DINAS    DE    LIDAN  241 

—  Pourtant,  dame,  je  l'ai  vu,  à  telles 
enseignes  que  j'ai  pris  l'un  de  ses  che- 
vaux. Voyez-le  tout  harnaché,  là-bas,  sur 
l'aire.  » 

Mais  Bleheri  vit  Iseut  courroucée.  Il  en 
eut  deuil,  car  il  aimait  Tristan  et  la  reine. 
Il  la  quitta,  regrettant  d'avoir  parlé. 

Alors,  Iseut  pleura  et  dit  :  «  Malheu- 
reuse !  j'ai  trop  vécu,  puisque  j'ai  vu  le  jour 
où  Tristan  me  raille  et  me  honnit!  Jadis, 
conjuré  par  mon  nom,  quel  ennemi  n'au- 
rait-il pas  affronté  ?  Il  est  hardi  de  son 
corps  ;  s'il  a  fui  devant  Bleheri,  s'il  n'a  pas 
daigné  s'arrêter  au  nom  de  son  amie,  ah  ! 
c'est  que  l'autre  Iseut  le  possède  !  Pourquoi 
est-il  revenu  ?  Il  m'avait  trahie,  il  a  voulu 
me  honnir  par  surcroît!  N'avait-il  pas  assez- 
de  mes  tourments  anciens  ?  Qu'il  s'en  re- 
tourne donc,  honni  à  son  tour,  vers  Iseut 
aux  Blanches  Mains  !   » 

Elle  appela  Perinis  le  Fidèle,  et  lui  redit 
les  nouvelles  que  Bleheri  lui  avait  portées. 
Elle  ajouta  : 

«  Ami,  cherche  Tristan  sur  la  route  aban- 

13 


242  DINAS    DE    LIDAN 

donnée  qui  va  de  Tintagel  à  Saint-Lubin. 
Tu  lui  diras  que  je  ne  le  salue  pas,  et  qu'il 
ne  soit  pas  si  hardi  que  d'oser  approcher 
de  moi,  car  je  le  ferais  chasser  par  les  ser- 
gents et  les  valets.  » 

Perinis  se  mit  en  quête,  tant  qu'il  trouva 
Tristan  et  Kaherdin.  Il  leur  fit  le  message  de 
la  reine. 

«  Frère,  s'écria  Tristan,  qu'as-tu  dit  ? 
Comment  aurais-je  fui  devant  Bleheri, 
puisque,  lu  le  vois,  nous  n'avons  pas  même 
nos  chevaux  ?  Gorvenal  les  gardait,  nous 
ne  l'avons  pas  retrouvé  au  lieu  designé,  et 
nous  le  cherchons  encore.    » 

A  cet  instant  revinrent  Gorvenal  et  l'é- 
cuyer  de  Kaerdin  :  ils  confessèrent  leur 
aventure. 

«  Perinis,  beau  doux  ami,  dit  Tristan,  re- 
tourne en  hâte  vers  la  dame.  Dis-lui  que  je  lui 
envoie  salut  et  amour,  que  je  n'ai  pas  failli 
à  la  loyauté  que  je  lui  dois,  qu'elle  m'est 
chère  par  dessus  toutes  les  femmes  ;  dis  lui 
qu'elle  le  renvoie  vers  moi  me  porter  sa 
merci  :  j'attendrai  ici  que  tu  reviennes.  » 


DINAS    DE    LIDAN  243 

Perinis  retourna  donc  vers  la  reine  et  lui 
redit  ce  qu'il  avait  vu  et  entendu.  Mais  elle 
ne  le  crut  pas  : 

«  Ah  !  Perinis,  tu  étais  mon  privé  et  mon 
fidèle,  et  mon  père  t'avait  destiné,  tout 
enfant,  à  me  servir.  Mais  Tristan  l'enchan- 
teur t'a  gagné  par  ses  mensonges  et  ses  pré- 
sents. Toi  aussi,  tu  m'as  trahie  ;  va-t'en  !  » 

Perinis  s'agenouilla  devant  elle  : 

«  Dame,  j'entends  paroles  dures.  Jamais 
je  n'eus  telle  peine  en  ma  vie.  Mais  peu 
me  chaut  de  moi  :  j'ai  deuil  pour  vous, 
dame,  qui  faites  outrage  à  mon  seigneur 
Tristan,  et  qui  trop  tard  en  aurez  regret. 

—  Va-t'en,  je  ne  te  crois  pas  !  Toi  aussi, 
Perinis,  Perinis  le  Fidèle,  tu  m'as  trahie  !  » 

Tristan  attendit  longtemps  que  Perinis 
lui  portât  le  pardon  de  la  reine.  Perinis  ne 
vint  pas. 

Au  matin,  Tristan  s'atourne  d'une  grande 
chape  en  lambeaux.  Il  peint  par  places  son 
visage  de  vermillon  et  de  brou  de  noix, 
en  sorte  qu'il  ressemble  à  un  malade  rongé 


2'li  DINAS    DE    L1DAN 

par  la  lèpre.  11  prend  en  ses  mains  un  hanap 
de  bois  veiné  à  recueillir  les  aumônes  et 
une  crécelle  de  ladre. 

11  entre  dans  les  rues  de  Saint-Lubin, 
et,  muant  sa  voix,  mendie  à  tous  venants. 
Pourra-t-il  seulement  apercevoir  la  reine? 

Elle  sort  enfin  du  château  :  Brangien  et 
ses  femmes,  ses  valets  et  ses  sergents  rac- 
compagnent. Elle  prend  la  voie  qui  mène 
à  l'église.  Le  lépreux  suit  les  Aalets,  fait 
sonner  sa  crécelle,  supplie  à  voix  dolente  : 

«  Reine,  faites-moi  quelque  bien  ;  vous 
ne  savez  pas  comme  je  suis  besogneux  !   » 

À  son  beau  corps,  à  sa  stature,  Iseut  l'a 
reconnu.  Elle  frémit  toute,  mais  ne  daigne 
baisser  son  regard  vers  lui.  Le  lépreux  l'im- 
plore, et  c'était  pitié  de  l'ouïr;  il  se  traîne 
après  elle  : 

«  Reine,  si  j'ose  approcher  de  vous,  ne 
vous  courroucez  pas  ;  ayez  merci  de  moi,  je 
l'ai  bien  mérité  !  » 

Mais  la  reine  appelle  les  valets  et  les 
sergents  : 

«   Chassez  ce  ladre  !  »  leur  dit-elle. 


DINAS    DE    LIDAN  2'l5 

Les  valets  le  repoussent,  le  frappent.  Il 
leur  résiste  et  secrie  : 

<(  Reine,  ayez  pitié  !  » 

Alors  Iseut  éclata  de  rire.  Son  rire  son- 
nait encore  quand  elle  entra  dans  l'église. 
Quand  il  l'entendit  rire,  le  lépreux  s'en  alla. 
La  reine  fit  quelques  pas  dans  la  nef  du 
moutier  ;  puis,  ses  membres  fléchirent;  elle 
tomba  sur  les  genoux,  la  tête  contre  le  sol, 
les  bras  en  croix. 

Le  même  jour,  Tristan  prit  congé  de 
Dinas,  à  tel  déconfort  qu'il  semblait  avoir 
perdu  le  sens,  et  sa  nef  appareilla  pour  la 
Bretagne. 

Hélas  !  bientôt  la  reine  se  repentit.  Quand 
elle  sut  par  Dinas  de  Lidan  que  Tristan 
était  parti  à  tel  deuil,  elle  se  prit  à  croire 
que  Perinis  lui  avait  dit  vérité  ;  que  Tristan 
n'avait  pas  fui,  conjuré  par  son  nom  ;  qu'elle 
l'avait  chassé  à  grand  tort.  «  Quoi  !  pensait- 
elle,  je  vous  ai  chassé,  vous,  Tristan,  ami  ! 
Vous  me  haïssez  désormais,  et  jamais  je  ne 
vous  reverrai.  Jamais  vous  n'apprendrez 
seulement  mon  repentir,  ni  quel  châtiment 


2'llî  DINAS    DE    LIDAN 

je  veux  m'imposer  et   vous  offrir   comme 
un  gage  menu  de  mon  remords  !  » 

De  ce  jour,  pour  se  punir  de  son  erreur 
et  de  sa  folie,  Iseut  la  Blonde  revêtit  un 
cilice  et  le  porta  contre  sa  chair. 


XVIII 


TRISTAN  FOU 


El  hcivre  fu  la  nostre  mort. 
(Thomas.) 


Tristan  revit  la  Bretagne,  Carhaix,  le 
duc  Hoël  et  sa  femme  Iseut  aux  Blanches 
Mains.  Tous  lui  firent  accueil,  mais  Iseut 
la  Blonde  l'avait  chassé  :  rien  ne  lui  était 
plus.  Longuement  il  languit  loin  d'elle  ; 
puis  un  jour  il  songea  qu'il  voulait  la 
revoir,  dùt-elle  le  faire  encore  battre  vile- 
ment par  ses  sergents  et  ses  valets.  Loin 
d'elle,  il  savait  sa  mort  sûre  et  prochaine  ; 
plutôt  mourir  d'un  coup  que  lentement, 
chaque  jour.  Qui  vit  à  douleur  est  tel  qu'un 
mort.  Tristan  désire  la  mort,  il  veut  la 
mort  :  mais  que  la  reine  apprenne  du  moins 
qu'il  a    péri   pour   l'amour  d'elle  ;    qu'elle 


248  TRISTAN    FOU 

l'apprenne,    il     mourra    plus    doucement. 

Il  partit  de  Carhaix  sans  avertir  per- 
sonne, ni  ses  parents,  ni  ses  amis,  ni  même 
Kaherdin,  son  cher  compagnon.  11  partit 
misérablement  vêtu,  à  pied  :  car  nul  ne 
prend  garde  aux  pauvres  truands  qui  che- 
minent sur  les  grandes  routes.  Il  marcha 
tant  qu'il  atteignit  le  rivage  de  la  mer. 

Au  port,  une  grande  nef  marchande  ap- 
pareillait ;  déjà  les  mariniers  halaient  la 
voile  et  levaient  l'ancre  pour  cingler  vers  la 
haute  mer. 

«  Dieu  vous  garde,  seigneurs,  et  puis- 
siez-vous  naviguer  heureusement  !  Vers 
quelle  terre  irez-vous  ? 

—  Vers  Tintagel. 

—  Vers  Tintagel  !  Ah  !  seigneurs,  emme- 
nez-moi !  » 

Il  s'embarque.  Un  vent  propice  gonfle  la 
voile,  la  nef  court  sur  les  vagues.  Cinq 
nuits  et  cinq  jours  elle  vogua  droit  vers  la 
Gornouailles,  et  le  sixième  jour  jeta  l'ancre 
dans  le  port  de  Tintagel. 

\u   delà  du    port,  le  château  se  dressait 


TRISTAN    FOU  ,  -2i!l 

sur  la  mer,  bien  clos  de  toutes  parts  :  on 
n'y  pouvait  entrer  que  par  une  seule  porte 
de  fer,  et  deux  prud'hommes  la  gardaient 
jour  et  nuit.  Comment  y  pénétrer  ? 

Tristan  descendit  de  la  nef  et  s'assit  sur 
le  rivage.  Il  apprit  d'un  homme  qui  passait 
que  Marc  était  au  château  et  qu'il  venait  d'y 
tenir  une  grande  cour. 

«  Mais  où  est  la  reine  ?  et  Brangien,  sa 
belle  servante? 

—  Elles  sont  aussi  à  Tintagel,  et  récem- 
ment je  les  ai  vues  :  la  reine  Iseut  semblait 
triste,  comme  à  son  ordinaire.  » 

Au  nom  d'Iseut,  Tristan  soupira  et  son- 
gea que,  ni  par  ruse,  ni  par  prouesse,  il  ne 
réussirait  à  revoir  son  amie  :  car  le  roi 
Marc  le  tuerait... 

«  Mais  qu'importe  qu'il  me  tue  ?  Iseut, 
ne  dois-je  pas  mourir  pour  l'amour  de 
vous  ?  Et  que  fais  je  chaque  jour,  sinon 
mourir  ?  Mais  vous  pourtant,  Iseut,  si  vous 
me  saviez  ici,  daigneriez-vous  seulement 
parler  à  votre  ami  ?  ne  me  feriez- vous  pas 
chasser    par    vos    sergents  ')    Oui,  je    veux 

13. 


250  TRISTAN    FOU 

tenter  une  ruse...  Je  me  déguiserai  comme 
un  fou,  et  cette  folie  sera  grande  sagesse. 
Tel  me  tiendra  pour  assoti  qui  sera  moins 
sage  que  moi,  tel  me  croira  fou  qui  aura 
plus  fou  dans  sa  maison.  » 

Un  pécheur  s'en  venait,  vêtu  d'une  go- 
nelle  de  bure  velue,  à  grand  chaperon.  Tris- 
tan le  voit,  lui  fait  un  signe,  le  prend  à 
l'écart  : 

«  Ami,  veux-tu  troquer  tes  draps  contre 
les  miens  ?  Donne-moi  ta  cotte,  qui  me 
plaît  fort.  » 

Le  pécheur  regarda  les  vêtements  de  Tris- 
tan, les  trouva  meilleurs  que  les  siens,  les 
prit  aussitôt  et  s'en  alla  bien  vite,  heureux 
de  l'échange. 

Alors  Tristan  tondit  sa  belle  chevelure 
blonde,  au  ras  de  la  tète,  en  y  dessinant 
une  croix.  Il  enduisit  sa  face  d'une  liqueur 
faite  d'une  herbe  magique  apportée  de  son 
pays,  et  aussitôt  sa  couleur  et  l'aspect  de 
son  visage  muèrent  si  étrangement  que 
nul  homme  au  monde  n'aurait  pu  le  recon- 
nu! Ire.  Il  arracha  d'une  haie  une  pousse  de 


TRISTAN    FOU  251 

châtaignier,  s'en  fît  une  massue,  et  la  pen- 
dit à  son  cou  ;  les  pieds  nus,  il  marcha 
droit  vers  le  château. 

Le  portier  crut  qu'assurément  il  était 
fou,   et  lui  dit  : 

«  Approchez  ;  où  donc  êles-vous  resté  si 
longtemps?  » 

Tristan  contrefit  sa  voix  et  répondit  : 

«  Aux  noces  de  l'abbé  du  Mont,  qui  est 
de  mes  amis.  Il  a  épousé  une  abbesse,  une 
grosse  dame  voilée.  De  Besançon  jusqu'au 
Mont,  tous  les  prêtres,  abbés,  moines  et  clercs 
ordonnés  ont  été  mandés  à  ces  épousailles  : 
et  tous  sur  la  lande,  portant  bâtons  et 
crosses,  sautent,  jouent  et  dansent  à  l'om- 
bre des  grands  arbres.  Mais  je  les  ai  quittés 
pour  venir  ici  :  car  je  dois  aujourd'hui 
servir  à  la  table  du  roi. 

Le  portier  lui  dit  : 

«  Entrez  donc,  seigneur,  fds  d'Urgan  le 
Velu  ;  vous  êtes  grand  et  velu  comme  lui, 
et  vous  ressemblez  assez  à  votre  père.  » 

Quand  il  entra  dans  le  bourg,  jouant  de 
sa  massue,  valets  et  écuvers   s'amassèrent 


252  TRISTAN    FOU 

sur   son  passage,  le  pourchassant   comme 
un  loup  : 

«  Voyez  le  fol  !  lm  !  hu  !  et  hu  !    » 

Ils  lui  lancent  des  pierres,  l'assaillent  de 
leurs  bâtons  ;  mais  il  leur  tient  tête  en  gam- 
badant et  se  laisse  faire  :  si  on  l'attaque  à  sa 
gauche,  il  se  retourne  et  frappe  à  sa  droite. 

Au  milieu  des  rires  et  des  huées,  traî- 
nant après  lui  la  foule  ameutée,  il  parvint 
au  seuil  de  la  salle  où,  sous  le  dais,  aux 
côtés  de  la  reine,  le  roi  Marc  était  assis. 
11  approcha  de  la  porte,  pendit  la  massue 
à  son  cou,  et  entra.  Le  roi  le  vit,  et  dit  : 

«  Voilà  un  bon  compagnon  ;  faites-le 
approcher.  » 

On  l'amène,  la  massue  au  cou  : 

«  Ami,  soyez  le  bienvenu  !  » 

Tristan  répondit,  de  sa  voix  étrangement 
contrefaite  : 

«  Sire,  bon  et  noble  entre  tous  les  rois, 
je  le  savais,  qu'à  votre  vue  mon  cœur  se 
fondrait  de  tendresse.  Dieu  vous  protège, 
beau  sire  ! 

-  Ami,  qu'etes-vous  venu  quérir  céans? 


TRISTAN    FOU  253 

—  Iseut,  que  j'ai  tant  aimée.  J'ai  une 
sœur  que  je  vous  amène,  la  très  belle  Bru- 
nehaut.  La  reine  vous  ennuie,  essayez  de 
celle-ci  :  faisons  l'échange,  je  vous  donne 
ma  sœur,  baillez-moi  Iseut,  je  la  prendrai 
et  vous  servirai  par  amour.  » 

Le  roi  s'en  rit  et  dit  au  fou  : 
«  Si  je  te  donne  la  reine,  qu'en  voudras- 
tu  faire?  où  l'emmèneras-tu? 

—  Là  haut,  entre  le  ciel  et  la  nue,  dans 
ma  belle  maison  de  verre.  Le  soleil  la  tra- 
verse de  ses  rayons,  les  vents  ne  peuvent 
l'ébranler  ;  j'y  porterai  la  reine  en  une 
chambre  de  cristal,  toute  fleurie  de  roses, 
toute  lumineuse  au  matin  quand  le  soleil 
la  frappe.  » 

Le  roi  et  ses  barons  se  dirent  entre  eux  : 
«  Voilà  un  bon  fou,  habile  en  paroles  !  » 
Il  s'était  assis  sur  un  tapis  et  regardait 
tendrement  Iseut. 

«  Ami,  lui  dit  Marc,  d'où  te  vient  l'espoir 
que  ma  dame  prendra  garde  à  un  fou  hi- 
deux comme  toi  ? 

-  Sire,  j'y  ai  bien  droit;  j'ai  accompli 


25  i  TRISTAN    FOU 

pour  elle  maint  travail,  et  c'est  par  elle  que 
je  suis  devenu  fou. 

—  Qui  donc  es-tu  ? 

—  Je  suis  Tristan,  celui  qui  a  tant  aimé 
la  reine,  et  qui  l'aimera  jusqu'à  la  mort.   » 

A  ce  nom,  Iseut  soupira,  changea  de 
couleur,  et  courroucée  lui  dit  : 

«  Va-t'en  !  Qui  t'a  fait  entrer  céans  ?  Va- 
t'en,  mauvais  fou  !  ». 

Le  fou  remarqua  sa  colère  et  dit  : 

«  Reine  Iseut,  ne  vous  souvient  il  pas  du 
jour  où,  navré  par  l'épée  empoisonnée  du 
Morholt,  emportant  ma  harpe  sur  la  mer,  j'ai 
été  poussé  vers  vos  rivages  ?  Vous  m'avez 
guéri.  Ne  vous  en  souvient-il  plus,  reine  ?  » 

Iseut  répondit  : 

«  Va-t'en  d'ici,  fou,  ni  tes  jeux  ne  me 
plaisent,  ni  toi.  » 

Aussitôt  le  fou  se  retourna  vers  les  ba- 
rons, les  chassa  vers  la  porte  en  criant  : 

((  Folles  gens,  hors  d'ici  !  Laissez-moi  seul 
tenir  conseil  avec  Iseut;  car  je  suis  venu 
céans  pour  l'aimer.  » 

Le  roi  s'en  rit,  Iseut  rougit  : 


TRISTAN    FOU  255 

«  Sire,  chassez  ce  fou  !  » 

Mais  le  fou  reprit  de  sa  voix  bizarre  : 

«  Reine  Iseut,  ne  vous  souvient-il  pas  du 
grand  dragon  que  j'ai  occis  en  votre  terre  ? 
J'ai  caché  sa  langue  dans  ma  chausse,  et, 
tout  brûlé  par  son  venin,  je  suis  tombé 
près  du  marécage.  J'étais  alors  un  mer- 
veilleux chevalier  !...  et  j'attendais  la  mort, 
quand  vous  m'avez  secouru.  » 

Iseut  répond  : 

«  Tais-toi,  tu  fais  injure  aux  chevaliers, 
car  tu  n'es  qu'un  fou  de  naissance.  Mau- 
dits soient  les  mariniers  qui  t'apportèrent 
ici,  au  lieu  de  te  jeter  dans  la  mer  !  » 

Le  fou  éclata  de  rire  et  poursuivit  : 

«  Reine  Iseut,  ne  vous  souvient-il  pas 
du  bain  où  vous  vouliez  me  tuer  de  mon 
épée  ?  et  du  conte  du  Cheveu  d'or  qui 
vous  apaisa?  et  comment  je  vous  ai  défendue 
contre  le  sénéchal  couard  ? 

—  Taisez-vous,  méchand  conteur  !  Pour- 
quoi venez-vous  ici  débiter  vos  songeries  ? 
Vous  étiez  ivre  hier  soir,  sans  doute,  et' 
l'ivresse  vous  a  donné  ces  rêves. 


25C  TRISTAN    FOU 

—  C'est  vrai.  Je  suis  ivre,  et  de  telle 
boisson  que  jamais  cette  ivresse  ne  se  dis- 
sipera. Reine  Iseut,  ne  vous  souvient-il  pas 
de  ce  jour  si  beau,  si  chaud,  sur  la  haute 
mer  ?  Vous  aviez  soif,  ne  vous  en  souvient- 
il  pas,  fille  de  roi  ?  Nous  bûmes  tous  deux 
au  même  hanap.  Depuis,  j'ai  toujours  été 
ivre  et  d'une  mauvaise  ivresse...  » 

Quand  Iseut  entendit  ces  paroles  qu'elle 
seule  pouvait  comprendre,  elle  se  cacha  la 
tète  dans  son  manteau,  se  leva  et  voulut 
s'en  aller.  Mais  le  roi  la  retint  par  sa 
chape  d'hermine  et  la  fit  rasseoir  à  ses 
côtés  : 

«  Attendez  un  peu,  Iseut  amie,  que  nous 
entendions  ces  folies  jusqu'au  bout.  Fou, 
quel  métier  sais-tu  faire  ? 

—  J'ai  servi  des  rois  et  des  comtes. 

—  En  vérité,  sais-tu  chasser  aux  chiens  ? 
aux  oiseaux  ? 

-  Certes,  quand  il  nie  plaît  de  chasser 
en  forêt,  je  sais  prendre,  avec  mes  lévriers, 
1rs  grues  qui  volent  dans  les  nuées  ;  avec 
uns   limiers,  les  cvgnes,  les  oies  bises  ou 


TRISTAN    FOU  257 

blanches,  les  pigeons  sauvages  ;  avec  mon 
arc,  les  plongeons  et  les  butors  !  » 

Tous  s'en  rirent  bonnement,  et  le  roi 
demanda  : 

«  Et  que  prends  tu,  frère,  quand  tu  chas- 
ses au  gibier  de  rivière  ? 

—  Je  prends  tout  ce  que  je  trouve  ;  avec 
mes  autours,  les  loups  des  bois  et  les  grands 
ours  ;  avec  mes  gerfauts,  les  sangliers  ;  avec 
mes  faucons,  les  chevreuils  et  les  daims  ;  les 
renards,  avec  mes  éperviers  ;  les  lièvres, 
avec  mes  émerillons.  Et  quand  je  rentre 
chez  qui  m'héberge,  je  sais  bien  jouer  de 
la  massue,  partager  les  tisons  entre  les 
écuyers,  accorder  ma  harpe  et  chanter  en 
musique,  et  aimer  les  reines,  et  jeter  par  les 
ruisseaux  des  copeaux  bien  taillés.  En  vé- 
rité, ne  suis-je  pas  bon  ménestrel  ?  Aujour- 
d'hui, vous  avez  vu  comme  je  sais  m'escri- 
mer  du  bâton.  » 

Et  il  frappe  de  sa  massue  autour  de 
lui. 

«  Allez- vous  en  d'ici,  cric-t-il,  seigneurs 
cornouaillais  !  Pourquoi  rester  encore?  Ya- 


258  TRISTAN    FOU 

vez-vous  pas  déjà  mangé  ?  N'êtes-vous  pas 
repus  ?  » 

Le  roi,  s  étant  diverti  du  fou,  demanda 
son  destrier  et  ses  faucons  et  emmena  en 
chasse  chevaliers  et  écuyers. 

«  Sire,  lui  dit  Iseut,  je  me  sens  lasse  et 
dolente.  Permettez  que  j'aille  reposer  dans 
ma  chambre  ;  je  ne  puis  écouter  plus  long- 
temps ces  folies.  » 

Elle  se  retira  toute  pensive  en  sa  cham- 
bre, s'assit  sur  son  lit  et  mena  grand 
deuil  : 

a  Ghétive  !  pourquoi  suis-je  née  ?  J'ai  le 
cœur  lourd  et  marri.  Brangien,  chère  sœur, 
ma  vie  est  si  âpre  et  si  dure  que  mieux  me 
vaudrait  la  mort  !  Il  y  a  là  un  fou,  tondu  en 
croix,  venu  céans  à  la  maie  heure  :  ce  fou, 
ce  jongleur  est  enchanteur  ou  devin,  car  il 
sait  de  point  en  point  mon  être  et  ma  vie  ; 
il  sait  des  choses  que  nul  ne  sait  hormis 
vous,  moi  et  Tristan  :  il  les  sait,  le  truand, 
par  enchantement  et  sortilège.  » 

Brangien  répondit  : 

•  Ne  serait-ce  pas  Tristan  lui-même  ? 


TRISTAN    FOU  250 

—  Non,  car  Tristan  est  beau  et  le  meil- 
leur des  chevaliers  ;  mais  cet  homme  est 
hideux  et  contrefait.  Maudit  soit-il  de  Dieu  ! 
maudite  soit  l'heure  où  il  est  né,  et  mau- 
dite la  nef  qui  l'apporta,  au  lieu  de  le  noyer 
là  dehors,  sous  les  vagues  profondes  ! 

—  Apaisez-vous,  dame,  dit  Brangien. 
Vous  savez  trop  bien,  aujourd'hui,  maudire 
et  excommunier.  Où  donc  avez-vous  appris 
tel  métier  ?  Mais  peut-être  cet  homme  se- 
rait-il le  messager  de  Tristan  ? 

—  Je  ne  crois  pas,  je  ne  l'ai  pas  reconnu. 
Mais  allez  le  trouver,  belle  amie,  parlez- 
lui,  voyez  si  vous  le  reconnaîtrez.  » 

Brangien  s'en  fut  vers  la  salle  où  le  fou, 
assis  sur  un  banc,  était  seul  resté.  Tristan 
la  reconnut,  laissa  tomber  sa  massue  et  lui 
dit  : 

«  Brangien,  franche  Brangien,  je  vous 
conjure  par  Dieu,  ayez  pitié  de  moi  ! 

—  Vilain  fou,  quel  diable  vous  a  ensei- 
gné mon  nom  ? 

—  Belle,  dès  longtemps  je  l'ai  appris  ! 
Par  mon  chef,  qui  naguère  fut  blond,  si  la 


200  TKISTAN    rou 

raison  s'est  enfuie  de  cetle  tète,  c'est  vous, 
belle,  qui  en  êtes  cause.  N'est-ce  pas  vous 
qui  deviez  gardez  le  breuvage  que  je  bus 
sur  la  haute  mer  ?  J'en  bus  à  la  grande 
chaleur,  dans  un  hanap  d'argent,  et  je  le 
tendis  à  Iseut.  Vous  seule  l'avez  su,  belle; 
ne  vous  en  souvient-il  plus  ? 

Non  !  »  répondit  Brangien,  et,  toute 
troublée,  elle  se  rejeta  vers  la  chambre 
d'Iseut  ;  mais  le  fou  se  précipita  derrière 
elle,  criant  :  «  Pitié  !  » 

Il  entre,  il  \oit  Iseut,  s'élance  vers  elle, 
les  bras  tendus,  veut  la  serrer  sur  sa 
poitrine  ;  mais,  honteuse,  mouillée  d'une 
sueur  d'angoisse,  elle  se  rejette  en  arrière, 
l'esquive,  et  voyant  qu'elle  évite  son  ap- 
proche, Tristan  tremble  de  vergogne  et  de 
colère,  se  recule  \ers  la  paroi,  près  delà 
porte  ;  et  de  sa  voix  toujours  contrefaite  : 

«  Certes,  dit-il,  j'ai  vécu  trop  longtemps, 
puisque  j'ai  vu  le  jour  où  Iscul  me  re- 
pousse, ne  daigne  m'aimer,  me  tient  pour 
\il  !  Mi  !  Iseut,  qui  bien  aime,  lard  oublie  ! 
Iseut,    ("est    une    chose   belle  et   précieuse 


TRI ST AIN    FOU  201 

qu'une  source  abondante  qui  s'épanche  et 
court  à  flots  larges  et  clairs  :  le  jour  où 
elle  se  dessèche,  elle  ne  vaut  plus  rien  : 
tel  un  amour  qui  tarit.  » 

Iseut  répondit  : 

«  Frère,   je   vous    regarde,   je    doute,    je 
tremble,  je  ne  sais,  je  ne  reconnais  pas  Tris 
tan. 

—  Reine  Iseut,  je  suis  Tristan,  celui  qui 
vous  a  tant  aimée.  Ne  vous  souvient-il  pas 
du  nain  qui  sema  la  farine  entre  nos  lits  ? 
et  du  bond  que  je  fis  et  du  sang  qui 
coula  de  ma  blessure  ?  et  du  présent  que 
je  vous  adressai,  le  chien  Petit-Cru  au 
grelot  magique?  Ne  vous  souvient-il  pas 
des  morceaux  de  bois  bien  taillés  que  je 
jetais  au  ruisseau  ?  » 

Iseut  le  regarde,  soupire,  ne  sait  que 
dire  et  que  croire,  voit  bien  qu'il  sait  toutes 
choses,  mais  ce  serait  folie  d'avouer  qu'il 
est  Tristan  ;  et  Tristan  lui  dit  : 

«  Dame  reine,  je  sais  bien  que  vous  vous 
êtes  retirée  de  moi  et  je  vous  accuse  de 
trahison.   J'ai  connu,   pourtant,    belle,   des 


262  TRISTAN    FOU 

jours  où  vous  m'aimiez  d'amour.  C'était 
dans  la  forêt  profonde,  sous  la  loge  de 
feuillage.  Vous  souvient-il  encore  du  jour 
où  je  vous  donnai  mon  bon  chien  Husdent? 
Ah  !  celui-là  m'a  toujours  aime,  et  pour 
moi  il  ([uitterait  Iseut  la  Blonde.  Où  est-il? 
Qu'en  avez  vous  fait  ?  Lui,  du  moins,  il  me 
reconnaîtrait. 

Il  vous  reconnaîtrait  ?  Vous  dites 
folie  ;  car,  depuis  que  Tristan  est  parti,  il 
reste  là-bas,  couché  dans  sa  niche,  et  s'é- 
lance contre  tout  homme  qui  s'approche 
de  lui.  Brangien,  amenez-le-moi.  » 

Braiigien  l'amène. 

«  Viens  çà.  Husdent,  dit  Tristan  ;  tu  étais 
à  moi,  je  te  reprends.  » 

Quand  Husdent  entend  sa  voix,  il  l'ail  vo- 
ler sa  laisse  des  mains  de  Brangien.  court 
à  sou  maître,  se  roule  à  ses  pieds,  lèche 
ses  mains,  aboie  de  joie. 

«  Husdent,  s'écrie  le  fou.  bénie  soit,  Hus- 
dent, la  peine  que  j'ai  mise  à  le  nourrir  ! 
Tu  mas  fait  meilleur  accueil  que  celle 
que    j'aimais    tant.    Kllc    ne    veut    pas    me 


TRISTAN    FOU  263 

reconnaître  ;  reconnaitra-t-elle  seulement 
cet  anneau  qu'elle  me  donna  jadis,  avec 
des  pleurs  et  des  baisers,  au  jour  de  la 
séparation  ?  Ce  petit  anneau  de  jaspe  ne  m'a 
guère  quitté  :  souvent  je  lui  ai  demandé 
conseil  dans  mes  tourments,  souvent  j'ai 
mouillé  ce  jaspe  vert  de  mes  larmes 
chaudes.  » 

Iseut  a  vu  l'anneau.  Elle  ouvre  ses  bras 
tout  grands  : 

«  Me  voici  !  Prends-moi,  Tristan  !   » 

Alors  Tristan  cessa  de  contrefaire  sa 
voix  : 

«  Amie,  comment  m'as-tu  si  longtemps 
pu  méconnaître,  plus  longtemps  que  ce 
chien  ?  Qu'importe  cet  anneau  ?  ne  sens-tu 
pas  qu'il  m'aurait  été  plus  doux  d'être 
reconnu  au  seul  rappel  de  nos  amours 
passées  ?  Qu'importe  le  son  de  ma  voix  ? 
c'est  le  son  de  mon  cœur  que  tu  devais 
entendre. 

—  Ami,  dit  Iseut,  peut-être  l'ai-je  en- 
tendu plus  tôt  que  tu  ne  penses  ;  mais 
nous    sommes  enveloppés    de    ruses  :    de- 


•2i;î  TRISTAN    FOL 

vais-je  comme  ce  chien  suivre  mon  désir, 
au  risque  de  te  faire  prendre  et  tuer  sous 
mes  yeux  ?  Je  me  gardais  et  je  te  gardais. 
Ni  le  rappel  de  ta  vie  passée,  ni  le  son  de 
ta  voix,  ni  cet  anneau  même  ne  me  prou- 
vent rien,  car  ce  peuvent  être  les  jeux 
méchants  d'un  enchanteur.  Je  me  rends 
pourtant,  à  la  vue  de  l'anneau  :  n'ai-je  pas 
juré  que,  sitôt  que  je  le  reverrais,  dusse  je 
me  perdre,  je  ferais  toujours  ce  que  tu  me 
manderais,  que  ce  fut  sagesse  ou  folie  ? 
Sagesse  ou  folie,  me  voici  ;  prends -moi, 
Tristan  !  » 

Elle  tomha  pâmée  sur  la  poitrine  de  son 
ami.  Quand  elle  revint  à  elle,  Tristan  la 
tenait  embrassée  et  baisait  ses  yeux  et  sa 
face.  Il  entre  avec  elle  sous  la  courtine. 
Entre  ses  bras  il  tient  la  reine. 

Pour  s'amuser  du  fou,  les  valets  l'héber 
gèrent  sous  les  degrés  de  la  salle,   comme 
un  chien  dans  un  chenil.  Il  endurait  douce- 
ment  leurs    railleries  et   leurs   coups,    car 
parfois,  reprenant  sa  forme  cl  sa  beauté,  il 


TRISTAN    FOU  265 

passait  de  son  taudis  à  la  chambre  de  la 
reine. 

Mais,  après  quelques  jours  écoulés,  deux 
chambrières  soupçonnèrent  la  fraude  ;  elles 
avertirent  Àndret,  qui  aposta  devant  les 
chambres  des  femmes  trois  espions  bien  ar- 
més. Quand  Tristan  voulut  franchir  la  porte  : 

«  Arrière,  fou,  crièrent-ils,  retourne  te 
coucher  sur  ta  botte  de  paille  ! 

—  Eh  quoi,  beaux  seigneurs,  dit  le  fou, 
ne  faut-il  pas  que  j'aille  ce  soir  embrasser 
la  reine?  Ne  savez-vous  pas  qu'elle  m'aime 
et  qu'elle  m'attend  ?  » 

Tristan  brandit  sa  massue  :  ils  eurent 
peur  et  le  laissèrent  entrer.  Il  prit  Iseut 
entre  ses  bras  : 

«  Amie,  il  me  faut  fuir  déjà,  car  bientôt 
je  serais  découvert.  Il  me  faut  fuir  et  jamais 
sans  doute  je  ne  reviendrai.  Ma  mort  est 
prochaine:  loin  de  vous,  je  mourrai  de  mon 
désir. 

—  Ami,  ferme  tes  bras  et  accole-moi  si 
étroitement  que,  dans  cet.  embrassement, 
nos  deux  cœurs   se  rompent  et  nos  âmes 

14 


266  TRISTAN    FOU 

s'en  aillent  !  Emmène-moi  au  pays  fortuné 
dont  tu  parlais  jadis  :  au  pays  dont  nul  ne 
retourne,  où  des  musiciens  insignes  chan- 
tent des  chants  sans  fin.  Emmène-moi  ! 

—  Oui,  je  t'emmènerai  au  pays  fortuné 
des  Vivants.  Le  temps  approche  ;  n'avons- 
nous  pas  hu  déjà  toute  misère  et  toute  joie? 
Le  temps  approche  ;  quand  il  sera  tout  ac- 
compli, si  je  t'appelle,  Iseut,  viendras-tu  ? 

—  Ami,  appelle-moi  !  tu  le  sais,  que  je 
viendrai  ! 

—  Amie  !  que  Dieu  t'en  récompense  !   » 
Lorsqu'il  franchit  le  seuil,  les  espions  se 

jetèrent  contre  lui.  Mais  le  fou  éclata  de  rire, 
fit  tourner  se  massue,  et  dit  : 

«  Vous  me  chassez,  beaux  seigneurs  ;  à 
quoi  bon  ?  Je  n'ai  plus  que  faire  céans, 
puisque  ma  dame  m'envoie  au  loin  préparer 
la  maison  claire  que  je  lui  ai  promise,  la 
maison  de  cristal,  fleurie  de  roses,  lumi- 
neuse au  matin  quand  reluit  le  soleil  ! 

—  Va-t'en  donc,  fou,  à  la  malc  heure  !   » 
Les  valets  s'écartèrent,  et  le  fou,  sans  se 

hùter,  s'en  fut  en  dansant. 


XIX 

LA  MORT 

Anior  condusse  noi  ad  una  morle. 
(Dante,  Inf-,  ch.  v.) 

A  peine  était-il  revenu  en  Petite -Bre- 
tagne, à  Carhaix,  il  advint  que  Tristan, 
pour  porter  aide  à  son  cher  compagnon 
Kaherdin,  guerroya  un  baron  nommé  Be- 
dalis.  Il  tomba  dans  une  embuscade  dres- 
sée par  Bedalis  et  ses  frères.  Tristan  tua 
les  sept  frères.  Mais  lui-même  fut  blessé 
d'un  coup  de  lance,  et  la  lance  était  empoi- 
sonnée. 

Il  revint  à  grand'peine  jusqu'au  château 
de  Carhaix  et  fit  appareiller  ses  plaies.  Les 
médecins  vinrent  en  nombre,  mais  nul  ne 
sut  le  guérir  du  venin,  car  ils  ne  le  décou- 
vrirent même  pas.  Ils  ne  surent  faire  aucun 


208  LA    MORT 

emplâtre  pour  attirer  le  poison  au  dehors  ; 
vainement  ils  battent  et  broient  leurs  raci- 
nes, cueillent  des  herbes,  composent  des 
breuvages  :  Tristan  ne  fait  qu'empirer,  le 
venin  s'épand  par  son  corps,  il  blêmit  et 
ses  os  commencent  à  se  découvrir. 

Il  sentit  que  sa  vie  se  perdait,  il  com- 
prit qu'il  fallait  mourir.  Alors,  il  voulut 
revoir  Iseut  la  Blonde.  Mais  comment  aller 
vers  elle  ?  Il  est  si  faible  que  la  mer  le 
tuerait  ;  et  si  même  il  parvenait  en  Cor- 
nouailles,  comment  y  échapper  à  ses  enne- 
mis ?  11  se  lamente,  le  venin  l'angoisse,  il 
attend  la  mort. 

11  manda  Kaherdin  en  secret  pour  lui 
découvrir  sa  douleur,  car  tous  deux  s'ai- 
maient de  loyal  amour.  Il  voulut  que  per- 
sonne ne  restât  dans  sa  chambre,  hormis 
Kaherdin,  et  même  que  nul  ne  se  tînt  dans 
les  salles  voisines.  Iseut,  sa  femme,  s'énier 
veilla  en  son  cœur  de  celte  étrange  volonté. 
Elle  en  fut  tout  effrayée  et  voulut  entendre 
l'entretien.  Elle  vint  s'appuyer  en  dehors 
de  la  chambre,  contre  la  paroi  qui  touchait 


LA    MORT  2GÎ) 

au  lit  de  Tristan.  Elle  écoute  ;  un  de  ses 
fidèles,  pour  que  nul  ne  la  surprenne,  guette 
au  dehors. 

Tristan  rassemble  ses  forces,  se  redresse, 
s'appuie  contre  la  muraille,  Ivaherdin  s'as- 
sied près  de  lui.  et  tous  deux  pleurent  en- 
semble, tendrement.  Ils  pleurent  leur  bon 
compagnonnage  d'armes,  si  tôt  rompu,  leur 
grande  amitié  et  leurs  amours  ;  et  l'un  se 
lamente  sur  l'autre. 

«  Beau  doux  ami,  dit  Tristan,  je  suis  sur 
une  terre  étrangère,  où  je  n'ai  ni  parent,  ni 
ami,  vous  seul  excepté  :  vous  seul,  en  cette 
contrée,  m'avez  donné  joie  et  consolation. 
Je  perds  ma  vie,  je  voudrais  revoir  Iseut  la 
Blonde.  Mais  comment,  par  quelle  ruse  lui 
faire  connaître  mon  besoin  ')  Ah  !  si  je  sa- 
vais un  messager  qui  voulût  aller  vers  elle, 
elle  viendrait,  tant  elle  m'aime!  Kaherdin. 
beau  compagnon,  par  notre  amitié,  par  la 
noblesse  de  votre  cœur,  par  notre  compa- 
gnonnage, je  vous  en  requiers  :  tentez  pour 
moi  cette  aventure,  et  si  vous  emportez  mon 
message,  je  deviendrai   votre   homme-lige 


270  LA    MORT 

et  vous  aimerai  par-dessus  tous  les  hom- 
mes. » 

Kaherdin  voit  Tristan  pleurer,  se  décon- 
forter, se  plaindre  ;  son  cœur  s'amollit  de 
tendresse:  il  répond  doucement,  par  amour: 

«  Beau  compagnon,  ne  pleurez  plus  ;  je 
ferai  tout  votre  désir.  Certes,  ami.  pour 
l'amour  de  vous  je  me  mettrais  en  aventure 
de  mort.  Nulle  détresse,  nulle  angoisse  ne 
m'empêchera  de  faire  selon  mon  pouvoir. 
Dites  ce  que  vous  voulez  mander  à  la  reine, 
et  je  fais  mes  apprêts.  » 

Tristan  répondit  : 

«  Ami,  soyez  remercié  !  Or,  écoutez  ma 
prière.  Prenez  cet  anneau  :  c'est  une  en- 
seigne entre  elle  et  moi.  Et  quand  vous  ar- 
riverez en  sa  terre,  faites-vous  passer  à  la  cour 
pour  un  marchand.  Présentez-lui  des  étoffes 
de  soie,  laites  qu'elle  voie  cet  anneau  : 
aussitôt  elle  cherchera  une  ruse  pour  vous 
parler  en  secret.  Alors  dites  lui  que  mon 
cœur  la  salue  :  que,  seule,  elle  peut  me 
porter  réconfort;  dites  lui  que,  si  elle  ne 
vient  pas.  je  meurs:  dites-lui  qu'il  lui  sou- 


LA    MORT  271 

vienne  de  nos  plaisirs  passes,  et  des  grandes 
peines,  et  des  grandes  tristesses,  et  des 
joies,  et  des  douceurs  de  notre  amour  loyal 
et  tendre  :  qu'il  lui  souvienne  du  breuvage 
que  nous  bûmes  ensemble  sur  la  mer  ;  ah  ! 
c'est  notre  mort  que  nous  y  avons  bue  ! 
Qu'il  lui  souvienne  du  serment  que  je  lui 
fis  de  n'aimer  jamais  qu'elle  :  j'ai  tenu  cette 
promesse  !  » 

Derrière  la  paroi,  Iseut  aux  Blanches 
Mains  entendit  ces  paroles  ;  elle  défaillit 
presque. 

«  Hàlez-vous,  compagnon,  et  revenez 
bientôt  vers  moi  ;  si  vous  tardez,  vous  ne 
me  reverrez  plus.  Prenez  un  terme  de  qua- 
rante jours  et  ramenez  Iseut  la  Blonde. 
Cachez  votre  départ  à  votre  sœur,  ou  dites 
que  vous  allez  quérir  un  médecin.  Vous 
emmènerez  ma  belle  nef;  prenez  avec  vous 
deux  voiles,  l'une  blanche,  l'autre  noire.  Si 
vous  ramenez  la  reine  Iseut,  dressez  au  re- 
tour la  voile  blanche  ;  et  si  vous  ne  la  rame 
nez  pas,  cinglez  avec  la  voile  noire.  Ami, 
je    n'ai  plus   rien   à  vous   dire  :  que   Dieu 


272  LA    MORT 

vous  guide  et  vous  ramène  sain  et  sauf!  » 
11  soupire,  pleure  et  se  lamente,  et  Kaher- 
din   pleure  pareillement,    baise   Tristan   et 
prend  congé. 

Au  premier  vent  il  se  mit  en  mer.  Les 
mariniers  halèrent  les  ancres,  dressèrent 
la  voile,  cinglèrent  par  un  vent  léger,  et 
leur  proue  trancha  les  vagues  hautes  et 
profondes.  Ils  emportaient  de  riches  mar- 
chandises :  des  draps  de  soie  teints  de  cou- 
leurs rares,  de  la  belle  vaisselle  de  Tours, 
des  vins  de  Poitou,  des  gerfauts  d'Espa- 
gne, et  par  cette  ruse  Kaherdin  pensait 
parvenir  auprès  dTseut.  Huit  jours  et  huit 
nuits,  ils  fendirent  les  vagues  et  voguèrent  à 
pleines  voiles  vers  la  Cornouailles. 

Colère  de  femme  est  chose  redoutable, 
et  que  chacun  s'en  garde  !  Là  où  une 
femme  aura  le  plus  aimé,  là  aussi  elle  se 
vengera  le  plus  cruellement.  L'amour  des 
femmes  vient  vite,  et  vite  vient  leur  haine  : 
cl  leur  inimitié,  une  fois  venue,  dure  plus 
que  l'amitié.  Elles  savent  tempérer  l'a- 
mour,  mais    non    la   haine.   Debout  contre 


L  V    MORT  273 

la  paroi,  Iseut  aux  Blanches  Mains  avait 
entendu  chaque  parole.  Elle  avait  tant  aimé 
Tristan  !...  elle  connaissait  enfin  son  amour 
pour  une  autre.  Elle  retint  les  choses 
entendues  ;  si  elle  le  peut  un  jour,  comme 
elle  se  vengera  sur  ce  qu'elle  aime  le  plus 
au  monde  !  Pourtant,  elle  n'en  fit  nul  sem- 
blant, et  dès  qu'on  rouvrit  les  portes,  elle 
entra  dans  la  chambre  de  Tristan,  et,  ca- 
chant son  courroux,  continua  de  le  servir 
et  de  lui  faire  belle  chère,  ainsi  qu'il  sied 
à  une  amante.  Elle  lui  parlait  doucement, 
le  baisait  sur  les  lèvres,  et  lui  demandait 
si  Kaherdin  reviendrait  bientôt  avec  le  mé- 
decin qui  devait  le  guérir...  Mais  toujours 
elle  cherchait  sa  vengeance. 

Kaherdin  ne  cessa  de  naviguer,  tant  qu'il 
jeta  l'ancre  dans  le  port  de  Tintagel.  Il 
prit  sur  son  poing  un  grand  autour,  il 
prit  un  drap  de  couleur  rare,  une  coupe 
bien  ciselée  :  il  en  fit  présent  au  roi  Marc 
et  lui  demanda  courtoisement  sa  sauve- 
garde et  sa  paix,  afin   qu'il    pût   trafiquer 

li. 


27  i  LA    MORT 

en  sa  terre,  sans  craindre  nul  dommage 
de  chambellan  ni  de  vicomte.  Et  le  roi  le 
lui  octroya  devant  tous  les  hommes  de  son 
palais. 

Alors,  Kaherdin  offrit  à  la  reine  un  fer- 
mail  ouvré  d?or  fin  : 

«  Reine,  dit-il.  l'or  en  est  bon  »,  et.  reti- 
rant de  son  doigt  l'anneau  de  Tristan,  il  le 
mit  à  cùté  du  joyau.  «  Voyez,  reine:  l'or  de 
ce  fermail  est  plus  riche  et  pourtant  l'or  de 
cet  anneau  a  bien  son  prix.   » 

Quand  Iseut  reconnut  l'anneau  de  jaspe 
vert,  son  cœur  frémit  et  sa  couleur  mua, 
et.  redoutant  ce  qu'elle  allait  ouïr,  elle  attira 
kaherdin  à  l'écart,  près  d'une  croisée, 
comme  pour  mieux  voir  et  marchander  l'an- 
neau. Kaherdin  lui  dit  rapidement  : 

«  Dame.  Tristan  est  blessé  d'une  épée 
empoisonnée  et  va  mourir.  Il  vous  mande 
que,  seule,  vous  pouvez  lui  porter  récon- 
fort.  11  vous  rappelle  les  grandes  peines  et 
les  douleurs  subies  ensemble.  Gardez  cet 
anneau,  il  vous  le  donne.  » 

[seul  répondit,  défaillante  : 


LA    MORT  275 

«  Ami,  je  vous  suivrai.  Demain,  au  matin, 
que   votre  nef  soit  prête  à  l'appareillage.  » 

Le  lendemain,  au  matin,  la  reine  dit 
qu'elle  voulait  chasser  au  faucon  et  fit  pré- 
parer ses  chiens  et  ses  oiseaux.  Mais  le 
duc  Andret,  qui  toujours  la  guettait,  l'ac- 
compagna. Quand  ils  furent  aux  champs, 
non  loin  du  rivage  de  la  mer,  un  faisan 
s'enleva.  Andret  laissa  aller  un  faucon  pour 
le  prendre,  mais  le  temps  était  clair  et  beau, 
le  faucon  s'essora  et  disparut. 

«  Voyez,  sire  Andret,  dit  la  reine,  le  faucon 
s'est  perché  là- bas,  au  port,  sur  le  mât  d'une 
nef  que  je  ne  connaissais  pas.  A  qui  est-elle? 

—  Dame,  fit  Andret,  c'est  la  nef  de  ce 
marchand  de  Bretagne  qui  hier  vous  fit 
présent  d'un  fermail  d'or.  Allons-y  repren- 
dre notre  faucon.  » 

Kaherdin  avait  jeté  une  planche,  comme 
un  ponceau,  de  sa  nef  au  rivage.  Il  vint  à 
la  rencontre  de  la  reine  : 

«  Dame,  s'il  vous  plaisait,  vous  entreriez 
dans  ma  nef.  et  je  vous  montrerais  mes 
riches  marchandises. 


27G  LA    MORT 

—  Volontiers,  sire  ».  dit  la  reine. 

Elle  deseend  de  cheval,  va  droit  à  la  plan- 
che, la  traverse,  entre  dans  la  nef.  Andret 
veut  la  suivre,  et  s'engage  sur  la  planche  : 
mais  Kaherdin.  dehout  sur  le  plat  bord, 
le  frappe  de  son  aviron  ;  Andret  trébuche 
et  tombe  dans  la  mer.  11  veut  se  reprendre: 
Kaherdin  le  refrappe  à  coups  d'aviron  cl 
le  rabat  sous  les  eaux,  et  crie  : 

«  Meurs,  traître  !  Voici  ton  salaire  pour 
tout  le  mal  que  tu  as  fait  souffrir  à  Tristan 
et  à  la  reine  Iseut  !  » 

Ainsi  Dieu  vengea  les  amants  des  félons 
qui  les  avaient  tant  haïs!  Tous  quatre  sont 
morts  :  Guenelon,  Gondoïne,  Dcnoalcn. 
Andret. 

L'ancre  était  relevée,  le  mal  dressé,  la 
\  oile  tendue.  Lèvent  fraisdu  matin  bruis- 
sait  dans  les  haubans  et  gonflait  les  toiles. 
Hors  du  port,  vers  la  haute  mer  toute 
blanche  et  lumineuse  au  loin  sous  les  rais 
du  soleil,  la  nef  s'élança. 


\   GarhaiXj    Tristan    languit.   Il  convoite 


LA    MORT  277 

la  venue  d'Iseut.  Bien  ne  le  conforte  plus, 
et.  s'il  vit  encore,  c'est  qu'il  l'attend.  Cha- 
que jour,  il  envoyait,  au  rivage  guetter  si 
la  nef  revenait,  et  la  couleur  de  sa  voile; 
nul  autre  désir  ne  lui  tenait  plus  au  cœur. 
Bientôt  il  se  fit  porter  sur  la  falaise  de 
Penmarch,  et,  si  longtemps  que  le  soleil 
se  tenait  encore  à  l'horizon,  il  regardait 
au  loin  la  mer. 

Écoutez,  seigneurs,  une  aventure  dou- 
loureuse, pitoyable  à  tous  ceux  qui  aiment. 
Déjà  Iseut  approchait  ;  déjà  la  falaise  de 
Penmarch  surgissait  au  loin,  et  la  nef  cin- 
glait plus  joyeuse.  Un  vent  d'orage  gran- 
dit tout  à  coup,  frappe  droit  contre  la  voile 
et  fait  tourner  la  nef  sur  elle-même.  Les 
mariniers  courent  au  lof,  et  contre  leur  gré 
virent  vent  arrière.  Le  vent  fait  rage,  les 
vagues  profondes  s'émeuvent,  l'air  s'épais- 
sit en  ténèbres,  la  mer  noircit,  la  pluie 
s'abat  en  rafales.  Haubans  et  boulines  se 
rompent,  les  mariniers  baissent  la  voile  et 
louvoient  au  gré  de  l'onde  et  du  vent  ;  il& 


278  LA    MORT 

avaient,  pour  leur  malheur,  oublié  de  his- 
ser à  bord  la  barque  amarrée  à  la  poupe  et 
qui  suivait  le  sillage  de  la  nef.  Une  vague 
la  brise  et  l'emporte. 

Iseut  s'écrie  : 

«  Hélas  !  chétive  !  Dieu  ne  veut  pas 
que  je  vive  assez  pour  voir  Tristan,  mon 
ami,  une  fois  encore,  une  fois  seulement; 
il  veut  que  je  sois  noyée  en  cette  mer. 
Tristan,  si  je  aous  avais  parlé  une  fois 
encore,  je  me  soucierais  peu  de  mourir 
après.  Ami,  si  je  ne  viens  pas  jusqu'à 
vous,  c'est  que  Dieu  ne  le  veut  pas.  et 
c'est  ma  pire  douleur.  Ma  mort  ne  m'est 
rien  :  puisque  Dieu  la  veut,  je  l'accepte  : 
mais,  ami,  quand  vous  la  saurez,  vous 
mourrez,  je  le  sais  bien.  Notre  amour  est 
de  telle  guise  que  vous  ne  pouvez  mourir 
sans  moi,  ni  moi  sans  vous.  Je  vois  votre 
mort  devant  moi  en  même  temps  que 
la  mienne.  Hélas  !  ami,  j'ai  failli  à  mon 
désir  :  il  étail  de  mourir  dans  vos  bras. 
d'être  ensevelie  dans  votre  cercueil  :  mais 
nous  >»  avons  failli.  Je  vais  mourir  seule,  et 


LA    MORT  279 

sans  vous  disparaître  dans  la  mer.  Peut-être 
vous  ne  saurez  pas  ma  mort,  vous  vivrez 
encore,  attendant  toujours  que  je  vienne. 
Si  Dieu  le  veut,  vous  guérirez  même... 
ah  !  peut-être  après  moi  vous  aimerez 
une  autre  femme,  vous  aimerez  Iseut  aux 
Blanches  Mains  !  Je  ne  sais  ce  qui  sera 
de  vous  :  pour  moi,  ami,  si  je  vous  savais 
mort,  je  ne  vivrais  guère  après.  Que  Dieu 
nous  accorde,  ami,  ou  que  je  vous  guérisse, 
ou  que  nous  mourions  tous  deux  d'une 
même  angoisse  !  » 

Ainsi  gémit  la  reine,  tant  que  dura  la 
tourmente.  Mais  après  cinq  jours,  l'orage 
s'apaisa.  Au  plus  haut  du  mât  Kaherdin 
hissa  joyeusement  la  voile  blanche,  afin 
que  Tristan  reconnût  de  plus  loin  sa  cou- 
leur. Déjà  Kaherdin  voit  la  Bretagne...  Hé- 
las !  presque  aussitôt  le  calme  suivit  la  tem- 
pête, la  mer  devint  douce  et  toute  plate,  le 
vent  cessa  de  gonfler  la  voile,  et  les  mari- 
niers louvoyèrent  vainement  en  amont  et 
en  aval,  en  avant  et  en  arrière.  Au  loin  ils 
apercevaient  la  côte,  mais  la  tempête  avait 


280  LA    MORT 

emporté  leur  barque  en  sorte  qu'ils  ne 
pouvaient  atterrir.  A  la  troisième  nuit,  Iseut, 
songea  qu'elle  tenait  en  son  giron  la  tête 
d'un  grand  sanglier  qui  honnissait  sa  robe 
de  sang,  et  connut  par  là  qu'elle  ne  rever- 
rait pas  son  ami  vivant. 

Tristan  était  trop  faible  désormais  pour 
veiller  encore  sur  la  falaise  de  Penmarch, 
et  depuis  de  longs  jours,  enfermé  loin  du 
rivage,  il  pleurait  pour  Iseut  qui  ne  venait 
pas.  Dolent  et  las,  il  se  plaint,  soupire,  s'a- 
gite ;  peu  s'en  faut  qu'il  ne  meure  de  son 
désir. 

Enfin,  le  vent  fraîchit  et  la  voile  blanche 
apparut.  Alors.  Iseut  aux  blanches  Mains  se 
vengea. 

Elle  vient  vers  le  lit  de  Tristan  et  dit  : 

«  Ami,  Kaherdin  arrive.  J'ai  vu  sa  nef 
en  mer:  elle  avance  à  grand'peinc;  pourtant 
je  l'ai  reconnue  ;  puisse-t-il  apporter  ce  qui 
doit  vous  guérir  !  » 

Tristan  tressaille  : 

«  Amie  belle,  vous  êtes  sûre  que  c'est 
sa  nef?  Or,  dites-moi  comment  est  la  voile. 


LA    MORT  2ol 

—  Je  l'ai  bien  vue,  ils  l'ont  ouverte  et 
dressée  très  haut,  car  ils  ont  peu  de  vent. 
Sachez  qu'elle  est  toute  noire.  » 

Tristan  se  tourna  vers  la  muraille  et  dit  : 

«  Je  ne  puis  retenir  ma  vie  plus  long- 
temps. »  Il  dit  trois  fois  :  «Iseut,  amie  !  » 
A  la  quatrième,  il  rendit  l'àme. 

Alors,  par  la  maison,  pleurèrent  les  cheva- 
liers, les  compagnons  de  Tristan.  Ils  rotè- 
rent de  son  lit.  retendirent  sur  un  riche 
tapis  et  recouvrirent  son  corps  d'un  linceul. 

Sur  la  mer,  le  vent  s'était  levé  et  frap- 
pait la  voile  en  plein  milieu.  Il  poussa  la 
nef  jusqu'à  la  terre.  Iseut  la  Blonde  débar- 
qua. Elle  entendit  de  grandes  plaintes  par 
les  rues,  et  les  cloches  sonner  aux  mou- 
tiers,  aux  chapelles.  Elle  demande  aux  gens 
du  pays  pourquoi  ces  glas,  pourquoi  ces 
pleurs. 

Un  vieillard  lui  dit  : 

«  Dame,  nous  avons  une  grande  dou- 
leur. Tristan,  le  franc,  le  preux,  est  mort. 
Il  était  large  aux  besogneux,  secourable  aux 


282  LA    MORT 

souffrants.  C'est  le  pire  désastre  qui  soit 
jamais  tombé  sur  ce  pays.  » 

Iseut  l'entend,  elle  ne  peut  dire  une 
parole.  Elle  monte  vers  le  palais.  Elle  suit 
la  rue,  sa  guimpe  déliée.  Les  Bretons  s'émer- 
veillaient à  la  regarder  ;  jamais  ils  n'avaient 
vu  femme  d'une  telle  beauté.  Qui  est-elle? 
d'où  vient-elle  ? 

Auprès  de  Tristan,  Iseut  aux  Blancbes 
Mains,  affolée  par  le  mal  qu'elle  avait  causé, 
poussait  de  grands  cris  sur  le  cadavre. 
L'autre  Iseut  entra  et  lui  dit  : 

«  Dame,  relevez-vous  et  laissez-moi  ap- 
procher.  J'ai  plus  de  droits  à  le  pleu- 
rer que  vous,  croyez-m'en.  Je  l'ai  plus 
aimé.  » 

Elle  se  tourna  vers  l'orient  et  pria  Dieu. 
Puis  elle  découvrit  un  peu  le  corps,  s'éten- 
dit près  de  lui,  tout  le  long  de  son  ami, 
lui  baisa  la  bouche  et  la  face,  et  le  serra 
étroitement  :  corps  contre  corps,  bouche 
contre  bouche,  elle  rend  ainsi  son  âme, 
elle  mourut  auprès  de  lui  pour  la  douleur 
d«'  son  ami. 


LA    MOUT  283 

Quand  le  roi  Marc  apprit  la  mort  des 
amants,  il  franchit  la  mer  et,  venu  en  Bre- 
tagne, fit  ouvrer  deux  cercueils,  l'un  de 
chalcédoine  pour  Iseut,  l'autre  de  béryl 
pour  Tristan.  11  emporta  sur  sa  nef  vers 
Tintagel  leurs  corps  aimés.  Auprès  d'une 
chapelle,  à  gauche  et  à  droite  de  l'abside, 
il  les  ensevelit  en  deux  tombeaux.  Mais, 
pendant  la  nuit,  de  la  tombe  de  Tristan 
jaillit  une  ronce  verte  et  feuillue,  aux  forts 
rameaux,  aux  fleurs  odorantes,  qui,  s'éle- 
vant  par- dessus  la  chapelle,  s'enfonça  dans 
la  tombe  d'Iseut.  Les  gens  du  pays  cou- 
pèrent la  ronce  :  au  lendemain  elle  renaît, 
aussi  verte,  aussi  fleurie,  aussi  vivace,  et 
plonge  encore  au  lit  d'Iseut  la  Blonde.  Par 
trois  fois  ils  voulurent  la  détruire  ;  vaine- 
ment. Enfin,  ils  rapportèrent  la  merveille 
au  roi  Marc  :  le  roi  défendit  de  couper  la 
ronce  désormais. 

Seigneurs,  les  bons  trouvères  d'antan, 
Béroul,  et  Thomas,  et  monseigneur  Eilhart 
et  maître  Gottfried,  ont  conté  ce  conte  pour 


28  i  LA    MORT 

tous  ceux  qui  aiment,  non  pour  les  autres. 
Ils  vous  mandent  par  moi  leur  salut.  Ils 
saluent  ceux  qui  sont  pensifs  et  ceux  qui 
sont  heureux,  les  mécontents  et  les  dési- 
reux, ceux  qui  sont  joyeux  et  ceux  qui  sont 
troublés,  tous  les  amants.  Puissent-ils  trou- 
ver ici  consolation  contre  l'inconstance, 
contre  l'injustice:  contre  le  dépit,  contre  la 
peine,  contre  tous  les  maux  d'amour! 


TABLE  DES  CHAPITRES 


Préface 5 

I.  —  Les  enfances  de  Tristan 21 

IL  —  Le  Morholt  d'Irlande 37 

III.  —  La  quête  de  la  Belle  aux  cheveux  d'or  .  51 

IV.  —  Le  philtre 73 

V.  —  Brangien  livrée  aux  serfs 31 

VI.  —  Le  grand  pin 91 

VIL  —  Le  nain  Frocin 109 

VIII.  —  Le  saut  de  la  chapelle 119 

IX.  —  La  forêt  du  Morois 135 

X.  —  L'ermite  Ogrin 153 

XL  —  Le  Gué  Aventureux 163 

XII.  —  Le  jugement  par  le  fer  rouge 177 

XIII.  —  La  voix  du  rossignol 189 

XIV.  —  Le  grelot  merveilleux 201 

XV.  —  Iseut  aux  Blanches  Mains 207 

XVI.  --  Kaherdin 223 

XVII.  —  Dinas  de  Lidan 233 

XVIII.  —  Tristan  fou 247 

XIX.  —  La  mort 267 


FIN 


Tristan 

Le  roman  de  Tristan  et 
Iseut     24-.   é*d. 


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UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


PQ  Tristan 

154.2        Le  roman  de  Tristan  et 

A2B5  Iseut 

1910